MWA: coté pile du projet Bénin: carnet de bord d’un enseignant au milieu du gué

MWA: coté pile du projet Bénin: carnet de bord d’un enseignant au milieu du gué

Comme tout un chacun, nos jeunes élèves font face à des  défis mondiaux actuels et futurs tels,  que le réchauffement climatique, la pauvreté, les inégalités, la barbarie banalisée, la stigmatisation, l’expression inquiétante sur les réseaux sociaux ,… De  surcroit, la peur de l’autre a tendance à s’installer, on se replie sur soi : on ferme les portes, on ferme les volets. Autant d’inquiétudes  qui empêchent certains de nos jeunes élèves de se projeter paisiblement dans le futur…

Doublement tiraillé

En tant qu’enseignant, éducateur,  parent, comment pourrions-nous trouver les paroles justes ? Dissiper les doutes ? Apporter de la bienveillance et de la sagesse auprès de nos jeunes – la génération Z[1] ?

Aujourd’hui, il ne s’agit plus  seulement de chercher à expliquer aux élèves quelle vision porter sur le monde qui les entoure, mais aussi d’entrer dans une démarche exigeant un autre regard tant de l’enseignant que de « l’enseigné »… et donc une toute autre approche pédagogique. On ne sera pas dans une logique où l’enseignant choisit, décide… sans laisser place à l’élève !  Etrange paradoxe : nous sommes formés à favoriser les échanges sans nous substituer à l’élève,  il est important qu’il participe à des activités et fasse des découvertes personnelles et en même temps,  nous sommes parfois perçus comme les modèles, la direction à suivre. Le jeune doit garder confiance en lui-même et,  en même temps, nous devons nous concentrer sur le contenu (socialement imposé) , suivre un cahier de charges, le programme scolaire.  Equilibre délicat …

Dans notre école,  nous nous sommes dit  qu’il valait mieux regarder le monde, non pas de sa fenêtre, qu’elle soit réelle ou virtuelle, mais complètement hors de chez soi. Toute une nuance à faire accepter donc. Ne partirions-nous pas très loin de l’école, pour  changer les idées et transformer nos visions du monde ? C’est ainsi qu’est née notre intention de faire découvrir l’Afrique subsaharienne aux élèves.

Des stéréotypes à la peau dure

Kinshasa, RDC, juillet 2018.

Pourtant derrière cette idée, le doute nous envahit :  comment ne pas se souvenir de l’actualité rapide du quotidien, qui dévie notre attention des développements et des espoirs ailleurs qu’ici ? L’ Afrique subsaharienne, tout particulièrement, semble absente des médias.

Probablement à cause des  stéréotypes sous-jacents à notre « ancienne » génération.  Oui,  il y a longtemps, bien avant la génération Z, nous avions vécu dans un monde où tout ce qui se rattache aujourd’hui à la mondialisation était lointain voire exotique.

Aujourd’hui encore, dans nos esprits, l’Afrique subsaharienne, pour ne citer qu’elle,  est  un espace où les faiblesses des institutions politiques sont criantes et reste une terre de conflits (Sahel, RD Congo,…). Que disons- nous à propos de « l’explosion démographique », de la question migratoire, de la préoccupation de sa flore, sa faune, de ses ressources minérales,  du droit des femmes, du droit à l’éducation  ?… Nous sommes pour la plupart, en plein afro-pessimisme.

Paradoxalement, un autre son de cloche se fait entendre pour nous prévenir que c’est aussi là où se cristallisent les espoirs, l’essentiel des enjeux. A l’horizon 2100, l’Afrique représentera 40% de la population de la planète : plus  d’un terrien sur trois sera Africain.[2]

Il y aura donc davantage de jeunes que des personnes âgées : le continent du dénuement fera-t-il place à celui de l’émergence, des opportunités ?

Génération Z et la globalisation numérique, CQFDT ?

La grande révolution de l’avènement du numérique se passe sous nos yeux :  de plus en plus des jeunes Africains possèdent des portables,  Internet se développe partout  et ici,  autour de nous, nos élèves sont attachés, voire scotchés à leur smartphone… Alors, on peut,   sans grand risque de se tromper, prédire que de cette hyper connexion, sur les réseaux numériques, naitra la source des transformations les plus profondes des comportements individuels et collectifs à venir…

Le numérique va jouer ce rôle de désenclavement  des coins reculés d’Afrique subsaharienne, qui s’ouvrira, elle aussi, à la communication instantanée sur le monde… Décidément, ce media est un facteur de bouleversement qu’il faudra vraiment observer dans les années à venir.

Bigre, vite !… avant que notre génération Z ne contemple plus le monde uniquement  de sa fenêtre mais dans sa chambre. C’est le moment !  Prenons le large, allons donc voir et toucher de nos doigts le continent de la nouvelle frontière de la globalisation.

04/02/2019 ©ISU Namur Atelier  MWA 2

Le maître, soliste ou choriste ?

Dans cet état d’esprit, il est  temps de rencontrer nos élèves et de prendre en charge notre mission d’éducation : « Être cultivé, c’est avoir construit un ensemble de connaissances et de compétences qui nous permettent d’analyser et de comprendre le monde qui nous entoure… mais aussi d’agir sur lui ! »[3]Et les enjeux sont multiples !

Apaiser

Face à la génération Z hyper connectée, un séjour à l’étranger n’est pas comparable à une partie de jeu (vidéo) d’immersion dans un monde virtuel… C’est plus compliqué de planifier « physiquement » un voyage, de surcroit en groupe. A nous, dès lors, de  « dédramatiser le voyage » pour rassurer. Cela s’envisage de deux manières : d’une part, par des techniques d’informations procédurales (la préparation au mieux, de plusieurs séances de travail, dont quelques week-ends  de formation obligatoires et de  réunions feed-back à l’agenda) et, d’autre part,  par la mise en place des techniques d’informations sensorielles (par la présence d’activités riches en rencontres, en émotions, en dépassement de soi , qui marqueront certainement les esprits)

Polariser

Pour éviter le repli sur soi à l’étranger, nous invitons l’élève à accepter  « la mise au placard » de son smartphone tout au long du séjour, et à utiliser uniquement un appareil photo polaroid ou argentique, avec  un nombre  restreint de prises de vue, afin de profiter pleinement de chaque instant du dépaysement  et des rencontres ; histoire de poser un « vrai » regard, loin de  celui qui mitraille et puis « delete ».

 

Valoriser

Nous souhaitons que chacun, l’élève et ses proches, assiste  à la première projection du film et/ou de l’exposition des photos issues du voyage. Ils participeront ainsi au récit du voyage, autour d’un verre au sein de notre école ou ailleurs. Dans la convivialité et le désir de « contaminer » les autres.

Transmettre

Nous souhaitons que ce voyage ne soit pas qu’une parenthèse dans la vie de nos élèves, mais en constitue une véritable assise , qui leur permettra de construire un monde meilleur pour les jeunes de demain…

 

Mélissa ROELANDTS, Isabelle FONTAINE & Jean MUKAZ enseignants à l‘Institut Sainte-Ursule de Namur.

 

 

 

 

[1]Celle que l’on appelle aujourd’hui la Génération  Z ou encore « digital natives Gen » concerne les personnes nées à partir de 1995 jusqu’à aujourd’hui.

[2]Gilles Pison, professeur au Museum national d’Histoire naturelle et chercheur à l’INED. Rédacteur en chef de Population et sociétés. Auteur de l’Atlas de la population mondiales (éditions Autrement).

[3]Gérard De Vecchi, Un projet pour…enseigner par situation-problèmes, Delagrave Edition, Paris-2007

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