Le tourisme sexuel, de Bruxelles à Dakar

Le tourisme sexuel, de Bruxelles à Dakar

« Black Clouds », dernière création de Fabrice Murgia vient de se jouer au Grand Théâtre de Dakar les 12 et 13 mai.

Et aborde cette « néocolonisation du corps », un sujet tabou au cœur de notre série à venir.

Rencontre Laurence Bertels

Qu’il se passe au Brésil, en Gambie, à Cuba ou au Sénégal, le tourisme sexuel, et la prostitution déguisée qui en dérive, sévit partout où atterrissent les charters. Et concerne tant les femmes âgées venues «s’offrir» des petits jeunes qui ne tarderont pas, nécessité faisant loi, à jouer les gigolos que de magnifiques jeunes femmes de couleur prêtes à séduire de vieux et riches Blancs.

Un thème qui de Laurent Cannet,(« Vers le sud », 2005) à Ulrich Seidl («Paradis:amour», 2013) inspire les réalisateurs comme les auteurs , Jean-Christophe Rufin pour « La Salamandre » (Gallimard, 2005) ou Fatou Diome dans « Le Ventre de l’Atlantique» (éd ; Anne Carrière, 2003).

Plus près de chez nous, «Black Clouds», la dernière création de Fabrice Murgia, directeur du Théâtre National, à laquelle participent les deux comédiens sénégalais, Fatou Hane et El Hadji Abdou Rahmane Ndiaye traite, entre autres, de ce phénomène.

Un thème choisi par les acteurs sénégalais

Pour quelles raisons le metteur en scène a-t-il abordé ce sujet ? « En réalité, ce sont les acteurs sénégalais qui ont mis cette thématique sur la table lors de différents ateliers menés avec eux. Cette thématique revenait fréquemment, comme un tabou, un phénomène socialement répandu au Sénégal, un non-dit. C’est à mon sens une sorte de nouvelle forme de colonialisme, celui des corps, des territoires plus ou moins accessibles selon qu’on vive d’un côté du monde où de l’autre. J’ai trouvé théâtral l’idée de parler d’une histoire d’amour comme d’une relation marchande. Il n’est pas toujours question d’argent, mais toujours d’échange… Internet n’a pas de frontière, il ouvre une porte dans le premier contact, digital. Il permet donc une expansion du phénomène. » répond Fabrice Murgia. Après Naples, Liège, Bruxelles, Anvers, Mons ou Draguignan, la pièce s’est jouée, ces 12 et 13 mai, au Grand théâtre de Dakar avant une tournée prévue l’an prochain au Sénégal. Une démarche importante pour aborder, via le théâtre, un sujet tabou que nous évoquons avec Hadji Abdou Rahmane et Fatou, à la terrasse d’un café bruxellois, à la veille de notre départ à Dakar.

Conte contemporain où se croisent plusieurs destins, «Black Clouds», qui aborde également la plongée dans le web profond et invisible ou l’idéologie sordide de la Silicon Valley, métaphorise le tourisme sexuel, cette «néocolonisation du corps » pour traiter de la fracture numérique Nord-Sud.

Un atelier théâtral au Sénégal

Fidèle à sa démarche artistique, le metteur en scène Fabrice Murgia s’inspire d’expériences vécues et de rencontres. « Black Clouds » est né à la suite d’un atelier théâtral à Saly, sur la Petite Côte au Sénégal, lieu de prédilection du tourisme sexuel. L’objectif était de pouvoir aussi monter ce spectacle sur le continent africain.

 » Nous avons d’abord participé à des work shops avec Fabrice puis nous avons joué dans « Exils » nous dit Hadji Abdou Rahmane. Ensuite, Fabrice nous a proposé de jouer dans « Black Clouds » On a observé le phénomène de près dans les bars, dans les boîtes de nuits, dans les hôtels. On a réalisé des interviews avec des caméras cachées « . Sans oublier les multiples autres sources de documentation épluchées par Fabrice Murgia et toute l’équipe théâtrale devenue incollable sur le sujet.

Heureux d’avoir participé à cette incroyable aventure, les deux comédiens attendaient avec impatience les représentations à Dakar sans savoir comment sera reçu le thème du tourisme sexuel. Nous y reviendrons très prochainement.

«C’est un sujet tabou », nous dit Fatou Hane. « On le voit partout mais on n’en parle pas. A Saly, ce sont surtout des Français, hommes ou femmes, qui ont une retraite grâce à laquelle ils se sentent importants au Sénégal mais il est naïf de croire que les jeunes sénégalais tombent amoureux de ces vieux européens, hommes ou femmes. Je connais une Française de 62 ans qui vit à Saly avec une homme de 30 ans. Elle a une fille. Elle avait d’abord été mariée en France à un avocat mais il s’est mis à la battre et quand il s’en est pris à sa fille, elle s’est enfouie. Ici, elle a une petit maison. Ils vivent ensemble mais le décalage culturel est énorme. Elle souffre mais elle ne peut pas le quitter. Lui n’est pas amoureux mais elle préfère finir sa vie au Sénégal »

Des histoires comme celles-là, il en existe des centaines.

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