Pas d’état de grâce pour Félix Tshisekedi

Pas d’état de grâce pour Félix Tshisekedi

 
Analyse par Marie-France Cros.

 
A peine avait-il prêté serment, le 24 janvier, que les problèmes ont commencé à s’accumuler. Il n’y aura pas d’état de grâce pour Félix Tshisekedi, le mal élu.
 
A la veille d’un grand meeting, à Kinshasa, ce samedi, de l’opposant Martin Fayulu, circule à Kinshasa le texte d’un des juges de la Cour constitutionnelle, Corneille Wasenga N’Songo, détaillant les raisons de son désaccord avec l’arrêt de la Cour au sujet du recours déposé par l’opposant pour contester les résultats officiels de la présidentielle. La Cour n’avait pas examiné l’affaire sur le fond, assurant que les moyens de droit invoqués par ce recours étaient infondés, ce que conteste le juge dissident.
 
Rappelons que, selon la mission d’observation électorale de la Conférence épiscopale congolaise, Fayulu est le vainqueur de l’élection avec 62,11% des voix. La Commission électorale nationale indépendante (Ceni), réputée acquise au président sortant Joseph Kabila, a déclaré vainqueur Félix Tshisekedi mais sans produire les bulletins de vote pour le prouver.
 
La communauté internationale, surprise par l’absence de protestation populaire devant ce vol électoral manifeste, a reconnu sans enthousiasme le Président-à-17% (son score réel, selon la mission d’observation de la Conférence épiscopale). Il apparaît cependant que, mal élu, Félix Tshisekedi ne bénéficiera pas de l’état de grâce généralement consenti aux nouveaux chefs d’Etat: la population est calme, oui, mais très frustrée.
 
Des attentes immenses
 
Moins d’une semaine après sa prestation de serment, Félix Tshisekedi  et son allié Vital Kamerhe – nommé directeur du cabinet du chef de l’Etat – sont confrontés à une série de mouvements sociaux, en particulier dans les entreprises publiques. Il y a eu trois jours de grève à la Transco (transports publics à Kinshasa); le travail a repris jeudi après la suspension du directeur et une promesse de faire verser les arriérés de salaires. Protestations également à la Société congolaise des Postes et Télecoms. Grève à la Société commerciale des Transports et Ports (ex-Onatra) pour réclamer 14 mois de salaires impayés. Protestation à la Sonas (assurances) pour réclamer 50 mois d’arriérés de salaires et des primes impayées.
 
A cela s’ajoute l’espoir énorme du Grand Kasaï – région d’origine des Tshisekedi, au centre du pays – de voir enfin finir l’abandon dans lequel il est laissé depuis l’indépendance. Après un Président de l’ouest du pays – Mobutu – et deux Présidents de l’est – les Kabila – voici enfin venu le tour du centre de régner, pensent les Kasaïens. « Nous sommes au pouvoir, maintenant », annonçait benoîtement un homme d’affaires kasaïen à une rencontre économique à Bruxelles, cette semaine, y voyant un argument en sa faveur. « C’est notre tour », jubilent des Kasaïens de la diaspora embarquant pour Kinshasa.
 
Quelque 3000 retraités de l’Enseignement au Kasaï-central viennent de faire connaître leurs doléances: leur pension n’est pas payée depuis plusieurs années. Et environ 600 miliciens de la rébellion kasaïenne Kamwina Nsapu se sont rendus cette semaine: plus besoin de rébellion, avec un Président kasaïen les problèmes du Kasaï vont s’arranger, ont-ils expliqué.
 
Qu’arrivera-t-il si Félix Tshisekedi ne peut répondre à leurs attentes?
 
Un budget déjà pénalisé
 
Or, pour y répondre, il faut de l’argent. Où le nouveau chef d’Etat en trouvera-t-il? La Ceni qui l’a proclamé Président a aussi assuré – sans produire non plus, pour appuyer ses dires, les résultats bureau de vote par bureau de vote – que les kabilistes de la coalition FCC avaient remporté une forte majorité à l’Assemblée nationale et dans les assemblées provinciales (qui élisent le sénat national).
 

Comment, dans ces conditions, Félix Tshisekedi peut-il peser significativement sur le budget? Celui pour 2019 (voté par l’assemblée sortante), en outre, est pénalisé par les importantes avances d’impôts et taxes consenties par l’industrie minière (principal fournisseur de rentrées de l’Etat) au régime Kabila et peu de nouvelles contributions peuvent donc en être attendues. Sans compter que le prix du cobalt, après de vertigineuses hausses, a chuté de 95.000 à 34.000 dollars la tonne depuis la mi-2018 et que le cours du cuivre est en baisse de 15%. Au total, cela induit une baisse des redevances à l’Etat de quelque 450 millions de dollars, soit 10% du budget annuel.

Alors que faire? Faire appel à des financements extérieurs? Tshisekedi et Kamerhe vont devoir mouiller le maillot pour convaincre les bailleurs de fonds traditionnels du Congo qu’ils peuvent reprendre à Joseph Kabila une part réelle du pouvoir, alors que celui-ci contrôle, outre le parlement, les réseaux financiers – et une importante fortune personnelle – ainsi que la partie la mieux équipée de l’armée, la Garde Républicaine.

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