Félix Tshisekedi Président : changement démocratique ou arrangement politique avec Joseph Kabila ?

Félix Tshisekedi Président : changement démocratique ou arrangement politique avec Joseph Kabila ?

Par Martin Mulumba

Docteur en droit constitutionnel et chercheur à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne

Depuis son accession à l’indépendance le 30 juin 1960 , la République démocratique du Congo a connu successivement comme président de la République Joseph Kasa-Vubu, désigné par les deux chambres du Parlement quelques jours avant la proclamation officielle de l’indépendance; Joseph Désiré Mobutu, arrivé au pouvoir par un coup d’État militaire; Laurent Désiré Kabila, qui s’était autoproclamé chef de l’État après une guerre; Joseph Kabila qui avait hérité du pouvoir présidentiel suite à l’assassinat de Laurent Désiré Kabila. Les élections du 30 décembre 2018 étaient ainsi un grand rendez-vous historique pour les Congolais, qui n’ont jamais assisté à une passation civilisée et pacifique du pouvoir.

La proclamation  par la Cour constitutionnelle de Félix Tshisekedi comme Président él fait de lui le cinquième chef d’Etat du Congo et le premier issu d’une alternance démocratique marque un tournant dans l’histoire politique de l’ex Congo belge.

Toujours contestée par Martin Fayulu, qui dit être, lui, le Président réellement élu par les Congolais, en accusant la Commission électorale d’une tricherie et lePrésident sortant d’un arrangement avec Félix Tshisekedi pour lui voler sa victoire, l’élection du nouveau Président posera toujours question pour les partisans de Lumuka, qui voyaient l’alternance au sommet de l’État se faire avec celui qui a été présenté comme candidat commun de l’opposition à Genève.

Pour certains, la victoire de Felix Tshisekedi est celle du changement , car il incarne non seulement la longue lutte de l’Udps qui a été menée son défunt père Étienne Tshisekedi depuis le parti-État , mais aussi  toutes les revendications citoyennes qui ont été observées sur le terrain ces dernières années et qui ne demandaient qu’une chose: le départ du président Kabila. Mais d’autres, en revanche, y voient un arrangement honteux avec le Président sortant , qui a voulu offrir à FélixTshisekedi une fonction présidentielle sans aucun pouvoir réel dans les faits puisque le FCC (Front commun pour le Congo, kabiliste) conservera la majorité dans les chambres du Parlement. La lecture institutionnelle de la Constitution du 18 février 2006  révèle plusieurs pouvoirs partagés  qui ne laisseront pas au nouveauPrésident la marge de manœuvre nécessaire pour mettre en place sa politique.

Présenté comme un choix qui s’offrait au Président sortant après l’échec de l’accord de Genève, Félix Tshisekedi apparaissait comme celui qui pouvait garantir à Joseph Kabila  une sortie honorable, peut-être lui donner certaines garanties probablement difficiles à obtenir de  Martin Fayulu, qui a souvent un discours ferme à l’égard de Joseph Kabila. L’histoire nous révèlera un jour les coulisses de ce pacte supposé !

Mais qu’il s’agisse de Martin Fayulu, qui s’est autoproclamé vainqueur de l’élection présidentielle après le verdict de la Cour constitutionnelle, ou de Félix Tshisekedi,qui a été proclamé Président de la République par cette haute cour, une chose est vraie: Joseph Kabila ne sera plus Président de la République. Le fauteuil présidentiel sera désormais occupé par un opposant connu de tous les Congolais et qui a été validé par la Cour constitutionnelle , bien que cela ne soit pas l’avis de l’autre camp de l’opposition.

En refusant clairement le dauphin désigné par Joseph Kabila, Emmanuel Ramazani Shadary, les Congolais n’avaient que deux choix visibles et prévisibles, entre les deux fils de l’opposition, Martin et Félix, qui avaient clairement une nette longueur d’avance sur les autres candidats, à la popularité invisible.

On ne peut objectivement y voir la victoire d’un homme ou d’un camp contre l’autre, mais plutôt la victoire de tout un peuple. Les Congolais avaient besoin d’un changement, ils voulaient que le pays soit gouverné autrement. C’est une lourde responsabilité qui repose sur les épaules du nouveau Président, qui doit, pour créer la cohésion nationale, tendre la main à son ami et frère Martin Fayulu, car le défi à relever nécessite l’unité et non la division. Dans la même optique, cette main tendue doit être élargie à Moïse Katumbi et Jean Pierre Bemba, qui restent les véritables acteurs du score réalisé par Martin Fayulu à cette élection.

Le président Tshisekedi devra, pour réussir son quinquennat et répondre positivement aux attentes des Congolais,  se placer au-dessus de la mêlée et un être un homme d’État qui a le sens de l’État, car il est désormais le Président de tous les Congolais et non un chef de clan ou de parti politique. Il doit faire les bons choix et être bien entouré; pour cela, il doit privilégier la qualité plutôt que toute autre considération partisane.  Il est aujourd’hui un écran observé par les Congolais, quiseront sévères avec lui demain s’il n’apporte aucun changement dans leur vie quotidienne. Il doit restaurer l’autorité de l’État qui fait défaut dans ce grand pays de l’Afrique noire francophone  et instaurer un climat de confiance entre les gouvernants et les gouvernés. Il doit avoir une politique qui attire les investisseurs et non qui les effraye, être un homme de paix et non un chef conflictuel, un Président qui anticipe et non celui qui subit, un visionnaire et non un observateur, unir et non diviser… Il sera jugé sur des résultats et non sur ses discours ,  car les mêmes qui l’ont fait roi aujourd’hui, seront ceux qui le déferont demain  si rien ne change réellement. C’est cela la démocratie !

Que pensez-vous de cet article?

Derniers Articles

Journalistes

Dernières Vidéos