Opinion: lettre ouverte à mes amis de la diaspora

Opinion: lettre ouverte à mes amis de la diaspora

Par Alain Bomboko.

Chers amis de la diaspora congolaise,

Faut-il créer une association pour défendre ceux qui aiment les fleurs, les couchers de soleil et les belles femmes ? Je suis Congolais. Ma peau a la même couleur de miel que la vôtre, mais jamais je ne participerai à une de vos associations pour la promotion de la diaspora congolaise en Belgique. Mon comportement, qui se veut exemplaire, est en lui-même un plaidoyer pour notre communauté d’origine.

Depuis l’âge de quatre ans, je vis en Belgique. Je ne me souviens pas avoir subi de graves injustices à cause de la couleur de ma peau. A la récré, des amis m’ont injurié à cause de mes cheveux crépus. Dans la rue, on m’a appelé Bambula. Mais j’ai toujours considéré cela comme des taquineries à mettre sur le compte de l’immaturité de leurs auteurs. Moi aussi j’étais un gamin, comme eux. Je me rappelle avoir traité un rouquin de « Poil de carotte » pour les mêmes bêtes raisons. Plus grave, un quarteron aux cheveux bouclés a dû supporter le lourd surnom de « Caniche » durant toute sa scolarité, mais nous l’aimions bien. En primaire, à Comines – une commune frontalière – nous avions une réelle aversion pour les nouveaux élèves français, que nous désignions du doigt; en tant que Congolais, j’étais considéré comme Belge. Mais tout cela se dissipait quelques jours après la rentrée des classes.

Ainsi, j’ai pu faire mes études dans un bon esprit de camaraderie dans plusieurs établissements du Hainaut, de Bruxelles et de Namur. Souvent, j’étais invité à passer le week-end chez les parents d’un condisciple. Ce n’était pas un Congolais qui était reçu, mais Alain, un ami jovial. Nous partagions les mêmes jeux, nous rigolions des mêmes plaisanteries, nous avions les mêmes préoccupations aux mêmes âges. J’ai chanté du Jacques Brel, tremblé pour Eddy Merckx lors d’une course contre la montre et sauté de joie pour Anderlecht en coupe d’Europe.

J’ai vécu tout cela sans appartenir à une de vos associations. Ma belgitude s’est facilement intégrée dans mon ADN. Quand je suis à Kinshasa, j’apprécie tout autant que vous notre culture congolaise. Je danse sans retenue la rumba. Je fais de l’humour en lingala et me régale de nos bons petits plats pimentés. Mais certains soirs, sous les tropiques, je rêve de saucisses et compote, de moules marinières ou d’une carbonnade à la bière. Avez-vous déjà subi une crise aiguë de chicons au gratin ? Cette envie impérieuse de vouloir en manger à tout prix. C’est pire qu’un manque de cocaïne.

Mes envie de Belgique ne sont pas que culinaires. A Kinshasa, sous la verdeur d’un manguier, je regrette parfois la lumière du soleil filtrée par les feuilles jaunes de l’automne. Les plaines du Condroz recouvertes d’un manteau blanc en hiver, les blagues d’un ami de Saint-Gilles et, bien sûr, mes copines brunes et blondes. De retour en Belgique, à Zaventem, l’accent flamand me rassure. Je retrouve quelque chose de familier dans l’antipathie des douaniers. Cette joie de vivre à la congolaise, à trop forte dose, même dans la misère, peut parfois devenir insupportable.

A Bruxelles, je suis souvent le seul Congolais dans les musées, au théâtre ou à l’Opéra. Où êtes-vous créateurs d’associations ? Vous ne vous cachez sûrement pas dans mon académie de musique à Auderghem, ni dans mon club d’échecs de la place Flagey, encore moins dans la tribune d’Anderlecht que je fréquente. Je ne vous vois pas non plus dans les libraires, ni en promenade dans un parc. Dans le métro, je vous remarque quand vous hurlez au téléphone. Vous voulez un Etat de droit au Congo, c’est bien. Mais un Etat de droit pour quoi faire, si vous n’êtes pas capables de bénéficier pleinement de la Belgique où vos droits sont garantis, où la culture et le sport sont accessibles à un prix raisonnable ? J’ai publié un livre en février 2018; par obligation légale, il est déposé à la Bibliothèque nationale de Belgique. Ainsi, j’ai contribué au patrimoine culturel belge.

Amis de la diaspora, qu’avez-vous fait pour remercier cette Belgique qui vous a ouvert les bras, que vous aimez tellement critiquer ? Pour ceux qui se sentent si mal au pays de Tintin, je vous propose d’habiter un ghetto aux Etats-Unis, certains quartiers en Thaïlande ou en Afrique du Nord, d’être un étudiant africain en Chine. Après une bonne ratonnade, vous vous direz avec l’accent de Bruxelles, « qu’est-ce qu’on était bien en Belgique ! ».

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