RDC : Félix Tshisekedi proclamé Président: un brave homme si faible

RDC : Félix Tshisekedi proclamé Président: un brave homme si faible

Portrait par Marie-France Cros

Un corps grand et massif, surmonté d’une bonne « bouille »: la silhouette de gros nounours de Félix Tshisekedi, proclamé par la Ceni (Commission électorale nationale indépendante) vainqueur de la présidentielle du 30 décembre au Congo, a fait le tour des médias de la planète. Il rallie désormais à lui tous les membres de l’UDPS – même les dissidents du parti qui le regardaient de haut il y a peu – et la grande majorité des Lubas du Kasaï, ethnie des Tshisekedi qui juge son heure enfin venue après avoir été si longtemps écartée du pouvoir. La victoire de Félix Tshisekedi est contestée par les résultats électoraux compilés par les observateurs de la Conférence épiscopale et de la société civile, ainsi que par une « fuite » à la Ceni? Qu’importe! Celui que l’humoriste ouest-africain Mamane appelle « le Président négocié », sera officiellement investi Président de la République ce mardi à Kinshasa.

Felix Tshisekedi est né à Kinshasa – alors Léopoldville – le 13 juin 1963. Il a grandi dans le luxe des élites, dont fait partie son père Etienne, un des principaux collaborateurs de Mobutu, avant de passer la majeure partie de sa vuie en Europe. « Il est très sympa! », dit à La Libre Afrique un Congolais de Belgique qui connaît « Félix » depuis les années 80. « Il parle à tout le monde. En général, il tente de calmer les esprits. Mais il n’a pas d’analyses ni d’idées politiques; dans les réunions, à Bruxelles, lorsqu’il dirigeait l’UDPS-Belgique, il intervenait peu. Son père l’a d’ailleurs longtemps tenu à l’écart des responsabilités ».  Mise à l’écart confirmée, au micro de la BBC, par Albert Moleka, qui fut le chef de cabinet de Tshisekedi père de 2008 à 2014: « Etienne Tshisekedi ne cachait pas ses doutes au sujet des capacités de son fils ».

Ouvert et fêtard

De fait, ce n’est qu’en 2008, à 45 ans, que Félix décroche un poste de cadre dans l’UDPS: secrétaire national pour les Relations extérieures. Belge originaire du Congo,  Laurent Mutambayi, conseiller communal NVA (droite nationaliste flamande) à Molenbeek (Bruxelles), l’a alors aidé à rencontrer des politiciens et journalistes belges. « Il était très ouvert, moins intransigeant que son père, qui donnait souvent l’impression qu’il n’écoutait pas ce qu’on lui disait. Félix a plus tendance à aller vers les gens, ce qui n’est pas courant dans l’UDPS ». Ouvert, mais peu constant: aucune suite n’a été donnée à ces contacts.

Selon notre source congolaise de Bruxelles, le « Vieux » ne confiait pas de responsabilités à Félix « pour ne pas qu’on dise que l’UDPS était une affaire familiale. Et aussi parce que Félix n’était pas pris au sérieux ». Ce dernier a en effet une réputation de fêtard dans la communauté congolaise de Bruxelles; c’est un habitué des boîtes de nuit de Matonge, le quartier congolais de la capitale belge, en particulier du célèbre « Mambo ».

En Belgique, il a peu travaillé

En 1980, les relations entre Tshisekedi père et Mobutu se distancient. En 1982, le premier participe à la création de l’UDPS, ce qui est interdit sous le régime de parti unique. A partir de l’année suivante, et jusqu’en 1990, Etienne Tshisekedi connaîtra plusieurs relégations au village et une incarcération à la prison de Makala. La famille Tshisekedi se réfugie en Belgique en 1985. Les premières années sont difficiles, financièrement, pour Maman Marthe et ses cinq fils. C’est un ami belge qui paie les factures, le loyer, la location des salles pour les conférences de presse. Cela s’améliorera au début des années 90.

« En Belgique, Félix n’a jamais vraiment travaillé; il avait seulement des petits jobs », poursuit notre source congolaise de Bruxelles. Dans son curriculum vitae, Félix Tshisekedi ajoute qu’il a été employé de 1991 à 1993 au service de marketing et archivage de l’assureur Zurich/Vita; qu’il a travaillé, de 1996 à 2001, à la « gestion des tournées de distribution et de la comptabilité » de sa propre entreprise « de distribution de courriers et colis »; et qu’il fut « agent à la poste de Bruxelles 5 », de 2003 à 2006.

Le scandale du faux diplôme

Mais, dans le même curriculum vitae, Félix Tshisekedi s’attribue trois diplômes, plus tard résumés à un seul, « marketing et communication à l’ICC de Bruxelles », diplôme qui n’existe pas, ce qu’a confirmé la justice belge vendredi dernier.

RDC : le diplôme de Félix Tshisekedi est un faux

L’UDPS dit aujourd’hui que Félix « n’a jamais déposé un quelconque document portant le titre de diplôme, ni d’attestation tenant lieu de diplôme » pour officialiser sa candidature à la présidentielle, en 2018, mais une « attestation des services rendus ». L’article 104 de la Loi électorale exige, en effet, pour être candidat à la Présidence, soit « un diplôme d’études supérieures ou universitaires » soit une « attestation justifiant d’une expérience professionnelle d’au moins cinq ans dans le domaine politique, administratif ou socio-économique ».

Or, si Félix Tshisekedi a été élu député national lors des élections – jugées « non crédibles » – de 2011, il n’a jamais siégé, son père Etienne entendant ainsi protester contre la fraude à la présidentielle dont il était vraisemblablement victime au profit de Joseph Kabila; ce dernier se maintint au pouvoir, désavoué par ses pairs au point de n’avoir que le controversé président du Zimbabwé, Robert Mugabe, pour assister à sa prestation de serment.

Peu assidu aux études

Quand le scandale sur les faux diplômes du candidat à la Présidence éclate, en 2018, l’UDPS tente de redorer l’image de Félix Tshisekedi en indiquant que la répression contre son père a interrompu sa scolarité. De fait, Mme Tshisekedi et les enfants ont été forcés d’accompagner Etienne Tshisekedi lorsque ce dernier sera relégué dans son village natal, au Kasaï oriental. Mais à l’époque, en 1983, Félix Tshisekedi a déjà 20 ans. Et 22 ans lorsque se termine cette relégation pour tous sauf Etienne. Difficile de croire que ce sont ces deux ans de vie au village qui ont saboté les études du jeune homme.

Me Jean-Joseph Mukendi, avocat de l’UDPS, s’insurge, quand La Libre Afrique l’interroge. « C’est justement parce que c’est quelqu’un qui est né avec une cuillère d’argent dans la bouche qu’il est remarquable d’avoir accepté des petits boulots à Bruxelles pour survivre; c’est pour cela qu’il connaît bien le cœur du petit peuple. Au Congo, quand il a vécu au village, il fallait aller chercher l’eau au ruisseau et il n’y avait pas d’électricité; ça l’a formé ».

Me Mukendi assure que si Felix n’a « terminé l’école secondaire à Mbuji Mayi », chef lieu du Kasaï oriental, durant la première relégation de son père, qu’à plus de 20 ans et non 18, « à l’époque, c’était un âge normal » pour finir le lycée. L’avocat ajoute que, contrairement à ce qui se dit depuis des années dans la communauté congolaise de Bruxelles, « ce n’est pas maman Marthe qui l’a poussé au sein du parti », faisant pression sur Tshisekedi père pour qu’il lui donne un poste important à l’UDPS: « Félix a commencé tout en bas, à la cellule du parti à Leuven, jusqu’à accéder au secrétariat national. C’est lui qui avait le plus de dispositions politiques. Il a fait un parcours de combattant ».

Se rallier ou pas: l’UDPS hésite

Quand meurt le patriarche, en février 2017, pourtant, l’UDPS est secouée par de fortes tensions lorsqu’il est question que Félix remplace son père. Une partie des cadres reproche au fils Tshisekedi de n’avoir jamais milité au Congo, d’avoir vécu plus longtemps en Europe qu’au pays. Mais le parti, englué dans un culte à la personnalité du « lider maximo », Etienne, fait le choix du nom. Ce sera donc Félix. Mais des tractations avec le camp Kabila ont commencé depuis longtemps. « Félix n’y était pour rien », tranche Me Mukendi. « Je le sais bien: j’étais à Venise, envoyé par son père, pour discuter avec l’équipe Kabila. Les dicussions (NDLR: UDPS/Kabila) à Ibiza aussi, c’était à la demande d’Etienne Tshisekedi. Félix, à ce moment-là, n’était pas dans le jeu ».

Bien qu’il n’ait pas montré de qualités de meneur d’hommes, le 31 mars 2018 Félix est élu président de l’UDPS et son candidat à la présidentielle, comme le fut son père. Durant les mois suivants, l’opposition congolaise travaille à s’unir. Le principal rival de Kabila, l’ex-gouverneur du Katanga Moïse Katumbi – dissident kabiliste – est écarté de la course à la Présidence par des poursuites judiciaires considérées comme politiquement motivées. L’ex-candidat malheureux à la Présidence contre Kabila en 2006, Jean-Pierre Bemba, est rejeté en raison de sa condamnation pour subornation de témoins par la Cour pénale internationale. Félix Tshisekedi est le seul poids lourd admis à concourir contre le Président sortant.

RDC : La lamentable fuite de Félix Tshisekedi

La signature trahie

Il a donc le vent en poupe lorsque l’opposition réunie se met d’accord pour désigner un candidat unique à la présidentielle de décembre 2018; il jure solennellement, comme les six autres chefs de parti, qu’il oeuvrera à l’élection de celui d’entre eux qui sera choisi par eux, à bulletins secrets, à Genève, sous l’égide de la Fondation Koffi Annan, le 11 novembre 2018. Surprise: c’est une cheville ouvrière de l’opposition à Kinshasa, peu connu en dehors de la capitale et du Bandundu de ses parents, qui est élu candidat unique de l’opposition: Martin Fayulu. Apparemment, Tshisekedi et son principal rival, Vital Kamerhe – peu prisé hors de son Sud-Kivu natal en raison de ses nombreux changements d’allégeance – ont voté chacun pour un « petit » candidat, afin de ne pas favoriser l’autre.

Félix Tshisekedi accepte le résultat du vote et annonce qu’il va en convaincre sa base, avant de changer d’avis le lendemain – à la grande joie de l’UDPS – et annoncer qu’à la demande de sa base, il reste candidat, allié à Kamerhe. Ce retournement de veste déconsidère largement Félix Tshisekedi parmi les Congolais; nombreux sont les opposants qui crient, dans les manifestations publiques, qu’ils voteront Fayulu pour se venger de cette « trahison » de l’unité de l’opposition. Et Fayulu, l’inconnu de Kinshasa, acquiert en quelques semaines une aura grandissante, visible à l’engouement des foules pour celui qui devait être le candidat unique de l’opposition, celui qui fait face avec courage à la répression violente de ses meetings électoraux et de ses sympathisants.

Que fera-t-il de son pouvoir?

Le 10 janvier 2019, la Ceni annonce l’élection de Félix Tshisekedi, au milieu d’accusations de partage négocié du pouvoir avec Kabila. Ces bruits sont renforcés par l’annonce par la Ceni – qui ne fournit pas le détail des votes, bureau par bureau, comme requis par la loi – de la victoire écrasante des kabilistes aux provinciales et aux législatives nationales, ce qui met l’assemblée nationale et le sénat (élu indirectement par les assemblées provinciales) aux mains du régime sortant.

Cette disposition institutionnelle laisse-t-elle présager un long bras de fer entre le chef de l’Etat et le pouvoir législatif, aux mains de Kabila?  Inexpérimenté, Félix Tshisekedi sera-t-il le jouet de son prédecesseur? Le bon vivant bruxellois préferera-t-il éviter les problèmes et être un roi fainéant?

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