Burundi : Le parti au pouvoir disséqué de l’intérieur

Burundi : Le parti au pouvoir disséqué de l’intérieur

Gervais Rufyikiri, 52 ans, était une des grosses pointures du CNDD-FDD, le parti au pouvoir au Burundi. Il a été président du sénat (2005-2010) et deuxième vice-Président de la République (2010-2015), jusqu’à sa fuite en Belgique, en juin 2015, pour échapper à la répression qui s’était abattue depuis avril de cette année-là contre ceux qui s’opposaient à un troisième mandat du président Pierre Nkurunziza, expressément interdit par les Accords de paix d’Arusha.


Gervais Rufyikiri a publié une étude sur l’échec de la transformation du mouvement rebelle CNDD-FDD en parti. Et c’est cet échec, écrit-il, qui « a compromis le processus de transition démocratique » au Burundi « en dépit des investissements de la communauté internationale ».

Une histoire de violence

Gervais Rufyikiri raconte l’histoire du CNDD-FDD, né d’un soulèvement populaire spontané après l’assassinat du premier Président hutu élu, Melchior Ndadaye, en 1993. Au départ, la direction était « ethniquement inclusive » et réunissait diverses formations passées à l’opposition (Frodebu, Palipehutu, Frolina, MPD, PP et UBU). Mais « chaque parti semblait avoir son propre agenda tout en cherchant à tirer profit des autres », le Frodebu de Ndadaye cherchant ainsi à profiter de l’expérience de lutte armée du Palipehutu (ethniste) et du Frolina, ces derniers « spéculant sur les ressources financières » du parti qui venait de perdre le pouvoir dans le coup d’Etat.
Le premier chef d’état-major des FDD, Donatien Misigaro – issu du Palipehutu – est rapidement limogé, ce qui crée « une rupture avec le Palipehutu. Mais un nombre important de ses combattants et de ses membres a préféré rester » dans la coalition, dont Pierre Nkurunziza, Hussein Radjabu, Adolphe Nshimirimana ou Alain Guillaume Bunyoni, qui deviendront des figures importantes du régime Nkurunziza.
Depuis l’époque du maquis jusqu’à la purge de 2015, souligne l’auteur, à six reprises une faction dissidente a été contrainte de s’exiler. En conséquence, « les raisons fondamentales de la lutte (sauver les valeurs démocratiques héritées de Ndadaye), l’expérience et le savoir-faire n’ont pas été transmis d’une équipe (dirigeante) à l’autre », notamment à la faveur « d’une élimination/exclusion des intellectuels ».

Repli identitaire et clientélisme

Les dirigeants qui ont fini par émerger – Nkurunziza, Radjabu, Nshimirimana, Bunyoni – y sont parvenus « par des pratiques non consensuelles » et alors qu’ils étaient « dépourvus de compétences » permettant de transformer un mouvement armé en parti. Selon l’auteur, l’idéologie ethnocentriste du Palipehutu, dont provenaient ces hommes, a abouti à un « repli identitaire » et à une « politique d’exclusion basée sur l’origine politique et régionale » des membres du CNDD-FDD, qui se sont déployés lorsque ce parti est arrivé au pouvoir en 2005, avec une intensification « comme jamais auparavant » du clientélisme et de la politisation des services publics.

Le même but, une autre méthode

Les pratiques de violence qui avaient partiellement dépeuplé le maquis – où « elles dépendaient du degré de méchanceté individuelle des combattants » – ont été perpétuées après l’accession au pouvoir. Celle-ci est survenue après la signature, par le CNDD-FDD, de l’Accord d’Arusha, auquel il n’a cependant jamais vraiment adhéré, selon l’auteur. Convaincu qu’il ne remporterait pas la lutte armée, il y voyait une autre manière d’atteindre son but: « il n’a pas changé d’objectif, mais de méthode ». En conséquence, le CNDD-FDD n’a, dès le début, pas respecté les textes qu’il avait signés.

La fraternisation dans l’armée combattue

Gervais Rufyikiri détaille, notamment, comment le parti a lutté contre une véritable intégration de son ancien bras armé, les FDD, dans les nouvelles forces armées burundaises, afin d’empêcher toute fraternisation de ses combattants avec les militaires, majoritairement tutsis, de l’ancienne armée. Le parti a, parallèlement, rapidement abandonné toute pratique démocratique interne, malgré les nombreux ateliers de réflexion organisés par la communauté internationale en vue d’une meilleure gouvernance.
Au total, conclut l’auteur, la lutte du CNDD-FDD n’aura servi qu’à « changer les détenteurs des postes de responsabilité de l’Etat, du sommet à la base, mais sans aucun changement dans la politique de gouvernance », tandis qu’émergeaient des « dirigeants de type « pirates », dépourvus de repères par rapport au point de départ at au point d’arrivée de la lutte ».

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Réviser la Constitution burundaise ?

Le 15 février 2017, le conseil des ministres du président Nkurunziza a décidé la création d’une commission chargée de proposer un amendement à la Constitution de 2005, un projet déjà évoqué en 2012 par le président Nkurunziza et qui aurait été soutenu par des « consultations populaires » menées en 2016.

Si cette démarche est légale, elle suscite l’inquiétude dans le contexte actuel de violente répression des voix dissidentes.

Les constitutionnalistes Stef Vandeginste et René-Claude Niyonkuru ont donc étudié, dans un texte publié en français en avril 2017 par l’Université d’Anvers, la portée de l’article 299 de la loi fondamentale burundaise, qui protège de toute tentative de révision certaines valeurs définies par l’Accord de paix d’Arusha, auquel la Constitution se réfère.

https://www.uantwerpen.be/images/uantwerpen/container2673/files/Publications/WP/2017/wp-201705.pdf

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