Laurent Gbagbo acquité de crimes contre l’humanité: le retour de l’instabilité?

Laurent Gbagbo acquité de crimes contre l’humanité: le retour de l’instabilité?

Par Marie-France Cros.

« La chambre fait droit aux demandes d’acquittement présentées par Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé concernant l’ensemble des charges » portées à leur encontre et “ordonne la mise en liberté immédiate des deux accusés”, a déclaré mardi matin le juge Cuno Tarfusser de la Cour pénale internationale (CPI). La libération des deux hommes intervient après 7 ans de préventive pour l’ex-chef d’Etat et 4 ans pour son compagnon. Elle est cependant suspendue jusqu’à ce mercredi, le temps pour la procureure, la Gambienne Fatou Bensouda, de faire éventuellement appel.

Laurent Gbagbo, 73 ans, président de la Côte-d’Ivoire de 2000 à 2011, et Charles Blé Goudé, 47 ans, chef d’une milice pro-Gbagbo et surnommé le “général de la rue” , étaient accusés de crimes contre l’humanité en raison de leurs rôles dans les violences qui ont fait quelque 3000 morts en Côte-d’Ivoire dans les troubles créés par le refus du premier de reconnaître sa défaite électorale de fin 2010, face à son adversaire politique Alassane Ouattara.

Fraude et manœuvres

Gbagbo était arrivé au pouvoir à l’issue d’élections frauduleuses, dont les principaux opposants (notamment Ouattara et l’ex-président Konan Bedié) avaient été écartés. Il avait pratiqué à large échelle une politique lancée par Konan Bédié, l’”ivoirité”, consistant à exclure de la nationalité ivoirienne le plus possible de nordistes, ceux-ci étant acquis à Ouattara et les plus nombreux dans le pays.

Conscient de son impopularité, Gbagbo avait réussi, en multipliant les manoeuvres, à retarder les élections dues en 2005 jusqu’à fin 2010 – quand il les avait perdues face à Ouattara (54% des votes). Le perdant avait refusé de reconnaître ces résultats, ce qui avait lancé une guerre civile dont les effets mortifères ne sont pas complètement éteints aujourd’hui.

C’est une intervention militaire française, au secours du Président élu, qui avait permis d’arrêter Gbagbo et de le remettre à la CPI, tandis que Ouattara prenait le pouvoir le 6 mai 2011. Réélu en 2015 (83% des votes), ce dernier a juré qu’il ne chercherait pas de troisième mandat en 2020. Il a relancé la croissance économique après le désastre des années Gbagbo mais n’a pas réussi à réconcilier les Ivoiriens des deux camps et ne contrôle toujours pas l’armée.

“L’impunité est consacrée”

Selon le verdict d’acquittement, “l’accusation ne s’est pas acquittée de la charge de la preuve conformément aux critères requis” par la justice internationale. Elle avait jusqu’à ce mercredi pour  faire appel.

Le double acquittement a consterné la Fédération internationale des ligues de défense des droits de l’homme (FIDH), pour laquelle il “consacre définitivement l’impunité totale accordée aux auteurs des crimes de la crise post-électorale de 2010-2011”. Le 19 décembre dernier, l’assemblée nationale ivoirienne a en effet adopté une loi confirmant une ordonnance présidentielle amnistiant 800 personnes impliquées dans ces crimes, “dont des chefs militaires et responsables politiques de premier plan”, souligne la FIDH, qui a demandé à la procureure d’interjeter appel de ce verdict.

« Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé sont acquittés alors même qu’ils ont joué un rôle prépondérant dans la crise de 2010-2011”, a déploré Me Yacouba Doumbia, président du Mouvement ivoirien des droits humains (membre de la FIDH) et avocat de victimes en Côte-d’Ivoire.

Le retour de l' »ivoirité »?

En revanche, la nouvelle a été accueillie avec joie à Yopougon, quartier d’Abidjan qui est resté un fief de Laurent Gbagbo. Ce dernier  vient, depuis sa prison de La Haye, de reprendre les rênes de son parti, le FPI, ou du moins de la branche de celui-ci qui lui est restée fidèle. Il est présenté par ses affidés comme porteur de “réconciliation nationale”, de “stabilité” et de “cohésion sociale” (ce terme recouvre-t-il un retour à l’”ivoirité”? ) et désireux de  mobiliser “les Ivoiriens indignés”.

Si sa libération était confirmée, son retour au pays pourrait avoir un effet unificateur de l’opposition ivoirienne, profondément divisée, alors que l’ex-président Konan Bédié vient d’appeler le FPI-Gbagbo à former avec lui une “grande plate-forme non idéologique” en vue des élections de 2020.

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