Burundi : « On ne veut pas laisser le monopole à la haine ethnique »

Burundi : « On ne veut pas laisser le monopole à la haine ethnique »

Entretien: Marie-France Cros et Hubert Leclercq

Le 14 mai 2015, un coup d’Etat militaire commence à Bujumbura, pour empêcher le président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat expressément interdit par l’Accord de paix d’Arusha; le putsch échouera mais il ouvre une accélération de la répression des adversaires politiques du chef de l’Etat, convaincu qu’il est l’élu de Dieu . « Celui qui me combat, combat Dieu », a-t-il encore répété lors du congrès de son parti, en juin dernier.

Le 14 mai 2015, les radios et télévisions burundaises – à part l’émetteur national et une radio pro-régime – sont attaquées et détruites par les forces fidèles au président Nkurunziza; depuis plusieurs semaines déjà, leurs émissions étaient coupées en province, où le président Nkurunziza compte la majorité de ses partisans, et elles n’étaient plus entendues que dans la capitale, moins soumise. Radio-Télévision-Renaissance fait partie de ces médias détruits. « Nous avons alors commencé à diffuser nos émissions par Youtube mais nous rasions les murs car il était difficile de travailler ouvertement », a raconté ce jeudi à La Libre Afrique Innocent Muhozi, un des journalistes les plus connus du Burundi.

Fuir le pays

Dans les jours et les semaines qui suivent, la plupart des journalistes et des hommes politiques, menacés et/ou pourchassés, fuient le pays, « parfois en traversant en courant la frontière avec le Rwanda, où les représentants des deux pays travaillent dans un seul bureau pour faciliter le trafic transfrontalier, ce qui facilite ce type de fuite », poursuit notre confrère. Innocent Muhozi les suivra en septembre 2015 et mène, depuis lors, son travail depuis le Rwanda – toujours sur Youtube. « On n’a donc plus de radio, faute de moyens, seulement des émissions postées sur le web. On le fait parce qu’on ne veut pas laisser le monopole du discours à la haine ethnique et à la xénophobie des médias publics burundais ».

Le réseau WhatsApp

Les émissions de Telerenaissance sont aussi téléchargées sur WhatsApp. « Des centaines de milliers de gens les captent et les transmettent. Beaucoup de Burundais ont acheté des smartphones chinois, par chers, pour recevoir autre chose que les informations officielles. WhatsApp, les autorités ne peuvent pas le couper! Mais des gens ont été arrêtés parce qu’à des barrages, ils avaient des émissions de Telerenaissance ou de Bonesha sur leur appareil. Maintenant, les gens effacent dès qu’ils ont écouté ».

WhatsApp est aussi très utilisé par les Burundais pour signaler les arrestations arbitraires dont ils sont témoins. « Parfois, on peut ainsi sauver les gens et ne pas finir jeté à la rivière dans un sac avec une pierre », poursuit Innocent Muhozi.

Dans ses émissions, Telerenaissance « parle surtout des morts, des disparus et présente des témoignages de survivants. On a malheureusement presque que ça. C’est tellement extrême, ce qui se passe au Burundi! Des gens sont tués seulement parce qu’ils n’ont pas la tête qu’il faut… »

Les Imbonerakure inflitrés

Innocent Muhozi considère pourtant qu’il n’est pas à plaindre. Les gens au Burundi sont bien plus mal lotis que lui, à cause de la terreur qui règne et de la crise économique, aggravée par la suspension de la coopération des principaux donateurs. « Parmi les réfugiés, nous qui sommes au Rwanda avons au moins la sécurité. Dans les camps au Congo et en Tanzanie, ce n’est pas le cas parce que s’y infiltrent des Imbonerakure », la milice du parti au pouvoir, principal auteur des exactions commises contre les Burundais.

« Il faut suivre ce qui se passe au Burundi », exhorte le journaliste, « c’est si monstrueux! Les Burundais sont habitués aux crises – nous en avons tous les dix ans ou à peu près – mais jamais on n’a vu autant de raffinement à faire souffrir les gens, Hutus comme Tutsis ».

La victoire des médias et des Burundais

Il y a pourtant une réussite des Burundais qu’Innocent Muhozi veut souligner avec force. « Nous, les médias, nous sommes fiers d’avoir permis aux Burundais de sortir de la haine ethnique. Malgré tous ses efforts, le parti au pouvoir n’arrive pas à créer un conflit ethnique. C’est pourquoi il est si hostile aux médias: on lui a gâté son fond de commerce! Durant dix ans (NDLR: entre la fin de la guerre civile 1993-2005 et la nouvelle crise), les médias burundais ne se sont pas intéressés aux ethnies mais aux droits de l’homme, aux vies humaines, aux injustices commises quelle que soit l’ethnie. Jusqu’en 2010, toutes les victimes du régime Nkurunziza étaient d’ailleurs des Hutus qui ne s’étaient pas ralliés à lui. Alors aujourd’hui, quand le parti au pouvoir agite l’idée d’un « danger tutsi », ça ne prend pas. Même quand ils essaient de créer une tension avec le Rwanda pour gonfler ce mythe. Parfois, à cause de ce que les gens subissent, il y a quelqu’un, sur les réseaux sociaux, qui craque et maudit les Hutus; tout de suite, d’autres contributions soulignent que c’est une erreur – et le premier intervenant l’admet. Cela, c’est une vraie réussite! ».

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