RDC : « Ici, on n’organise pas les élections pour les perdre »

RDC : « Ici, on n’organise pas les élections pour les perdre »

Reportage à Kinshasa

Célian Macé (Libération)

Henry Morton Stanley, cambré, protège de la main ses yeux du soleil pour scruter Kinshasa qui s’étale à ses pieds. La statue en bronze de l’explorateur britannique, qui fit main basse sur 2,5 millions de kilomètres carrés de terres africaines pour le compte personnel du roi des Belges ­Léopold II, fut déboulonnée par ­Mobutu avant d’être remontée dans l’enceinte du musée national, sur les hauteurs du mont Ngaliema. Le village qu’il baptisa Léopoldville en 1881 est aujourd’hui une capitale tentaculaire de 20 millions d’habitants, et la plus grande ville francophone au monde. Depuis une semaine, à rebours de sa réputation, « Kin » est étrangement inerte. L’attente des élections de dimanche, désirées autant que redoutées, l’a plongée dans un prudent coma. Autour du vieux Stanley, les mangues s’écrasent au sol dans un bruit sourd. Les militaires en faction ont laissé des familles faire leur récolte dans le parc. Les garçons grimpent dans les grands arbres et secouent les branches les plus hautes avec une perche, tandis que les femmes en pagne ramassent les fruits tombés dans l’herbe. Le musée national n’a pas ouvert ce matin, sans que personne ne s’en inquiète. « Le préposé n’est pas venu, il habite loin, il a eu peur de traverser la ville, commente un administrateur. De toute façon, avec la période électorale, il n’y a pas de visiteurs. » Le scrutin, prévu dimanche dernier, a été reporté d’une semaine.

« Et puis, j’ai peur de mourir en vain »

A l’entrée du Théâtre de verdure, que James Brown enflamma au festival Zaïre 74 en prélude au légendaire combat de boxe Ali-Foreman, Toms, 36 ans, chemise violette et baskets New Balance, est assis sur un plot en béton entre les herbes folles. Il rumine les scénarios de cette élection qui l’obsède. « Il faut attendre, on ne doit pas tomber dans leur piège. Mieux vaut patienter quelques jours et que ça se passe bien, plutôt que d’organiser des élections dans l’urgence et que ça tourne au chaos, estime le gardien du parc. Mais si dimanche on s’aperçoit qu’ils nous ont menti, on sera dans la rue, prêts à affronter les militaires. »

RDC : Kabila devrait (?) quitter le pouvoir en janvier

Lui-même irait manifester ? « Non, je ne peux pas, qui s’occupera de mes enfants si je suis tué? Et puis, j’ai peur de mourir en vain. Après les élections de 2011, il y a eu mort d’hommes [lors des manifestations pour dénoncer la fraude, ndlr] et ça n’a rien changé. » Toms va voter pour Martin Fayulu, le candidat numéro 4. « Les Congolais attendaient depuis si longtemps un candidat commun de l’opposition! Nous avons été déçus par ceux qui ont trahi et se sont détachés de lui [Félix Tshisekedi, le candidat de l’UDPS, et Vital Kamerhe], explique-t-il. Mais il y aura certainement trucage des résultats en faveur du candidat du pouvoir. Ils finiront par passer en force. »

Les crocodiles et le dauphin de Kabila

A 6 kilomètres du mont Ngaliema, en plein centre-ville, Arthur, pantalon à pince et chemise bariolée, contemple un couple de crocodiles : Antoinette, 84 ans, immergée dans une mare verdâtre, et Simon, 82 ans, immobile sur la berge. Ce sont les plus anciens pensionnaires du zoo de Kinshasa. Autour d’eux, le site part en lambeaux. Des collines de détritus s’amoncellent près de l’entrée, des ruines sont ensevelies par la végétation, le sol est devenu marécageux du côté des minuscules cages rouillées des chimpanzés. L’un des singes, à moitié fou d’ennui, lance des bouteilles en plastique sur les visiteurs pour capter leur attention. « Heureusement, le Président a fait des dons pour renouveler les animaux », dit Arthur, licencié en biologie et guide depuis vingt-cinq ans. Les buffles noirs sur le dos desquels picorent les aigrettes sont des cadeaux de Joseph Kabila, tout comme les six ânes qui se promènent en liberté, les autruches et le python de Seba, dont la cage a été repeinte aux couleurs bleu-rouge-jaune de la République démocratique du Congo. Depuis un an, Arthur travaille parfois aussi à la ferme présidentielle (20 000 hectares), à une trentaine de kilomètres. C’est pourquoi il votera pour Emmanuel Ramazani Shadary, le dauphin désigné de Kabila, qui ne peut se représenter après deux mandats successifs. « Je veux conserver mon emploi », explique-t-il. Le guide est inscrit comme observateur pour surveiller le scrutin dans son quartier de Kingasani. En attendant, il s’étonne de l’absence de visiteurs un lendemain de Noël. « Normalement, c’est le jour des enfants, le parc est plein de familles… »

Les buvettes de l’avenue Sayo, elles, se remplissent petit à petit dans l’après-midi. A l’abri des pudiques voilettes accrochées au pan d’un parasol, un coiffeur rase silencieusement le crâne des clients qui patientent devant sa « cabine ». Les noms des candidats – Fayulu, Tshisekedi, Shadary – et celui de Nangaa (le président de la commission électorale) jaillissent des conversations en lingala, en swahili, en tshiluba ou en français. « Ici, on n’organise pas des élections pour les perdre, assène un journaliste kinois en gobant des chenilles grillées au piment. Il y aura bourrage d’urnes, tricherie, fraude, manipulation, appelle ça comme tu veux, mais on le sait d’avance. »

RDC : Kabila prolongé au pouvoir par Corneille Nangaa

Voilà dix-sept ans que Joseph Kabila a succédé à son père assassiné. Celui qui fut le plus jeune chef d’Etat au monde a un temps incarné l’espoir d’une révolution générationnelle. N’était-il pas « l’artisan de la paix » qui a mis fin à plusieurs conflits armés au début de son règne ? Pour nombre de Congolais, il est surtout l’homme qui a laissé piller les minerais et les forêts, qui a détourné des fortunes colossales au profit de son clan, qui a confisqué les institutions, qui a fait tirer sur les foules en colère et torturer sans relâche les dissidents. En 2018, des dizaines de groupes armés ont tué des civils, une épidémie d’Ebola progresse dans l’est du pays, et 71 % des Congolais vivent avec moins de un dollar par jour.

« Faculté de la sape » et Parlement debout

A un coin de l’avenue du colonel Ebeya, dans le vieux quartier de la Gombe, une vingtaine d’hommes débattent devant le magasin Bi-Omba, « la faculté de la sape ». A cet endroit, chaque soir se réunit un « Parlement debout », le nom donné aux innombrables réunions publiques et informelles de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le vieux parti de l’opposition. « Quand Félix Tshisekedi sera élu, ce sera la base, le peuple, qui gouvernera enfin », veut croire le longiligne Rabbi, 28 ans. Le militant parle en criant. « Peut-on compter sur la communauté internationale pour intervenir? On ne supportera pas Kabila un jour de plus. » Les parlementaires debout ont tous le mot « changement » à la bouche, comme s’ils récitaient une prière magique. « Le plus important, c’est le social, recadre Taylor, 50 ans, coiffé d’un élégant chapeau et arborant une calculette en collier. Les Congolais vivent dans la misère malgré toutes les richesses naturelles qui les entourent, il faut remédier à ça. » Et si l’autre opposant, Martin Fayulu, était élu ? « Aucun problème, il est dans notre camp, nous respecterons sa victoire », assure Taylor malgré des protestations étouffées dans l’assemblée.

RDC : La Cenco « s’étonne » du report des élections à Beni et Butembo

Pour les candidats, cette semaine de rallonge du calendrier électoral rend la compétition bizarrement flottante. Officiellement, la campagne a pris fin le 21 décembre. Devant la presse et leurs militants, les leaders de l’UDPS ont contesté haut et fort cette décision de la Commission électorale nationale indépendante (Céni) puisque, selon la loi, la campagne se termine vingt-quatre heures avant la tenue du scrutin. Dans les faits, ils n’ont pas osé tenir de nouveaux rassemblements. Même stratégie pour Fayulu, qui s’exprime devant les médias sans organiser de meetings. « On cherche les moyens de faire campagne de manière subtile, sans donner au régime des prétextes pour nous tomber dessus », indique un conseiller du candidat.

« Il s’agit bien d’une fraude organisée »

Il a cependant bien fallu commenter, mercredi, l’annonce de la Céni sur le report du scrutin dans les circonscriptions de Beni, Butembo (au Nord-Kivu, dans l’est) et Yumbi (300 km au nord de Kinshasa) à mars soit… trois mois après l’investiture du nouveau chef de l’Etat. Quelque 1,2 million d’électeurs se retrouvent privés de vote, dans des zones considérées comme acquises à l’opposition. La Céni a justifié sa décision par « la persistance de l’épidémie d’Ebola ainsi que la menace terroriste qui plane sur cette région » du Nord-Kivu et « le déplacement massif des populations et la destruction de tous les matériels électoraux » pour Yumbi, qui a connu les 16 et 17 décembre de violents affrontements intercommunautaires (ayant fait au moins 80 morts). Jeudi, plusieurs centaines de personnes ont protesté devant l’antenne de la Céni à Beni, avant d’être dispersées par des tirs et des grenades lacrymogènes. Le lendemain, des scènes similaires se sont déroulées à Beni, encore, mais aussi à Goma et Butembo. « La Céni va-t-elle nous inventer chaque jour de nouveaux éléments pour torpiller les élections? s’est indigné Pierre Lumbi, le directeur de campagne de Martin Fayulu, qui avait convoqué la presse, jeudi, au bord de la piscine à moitié vide du QG de la coalition Lamuka (« réveille-toi », en lingala). Toutes ces manœuvres mettent à nu les manigances de la Céni. Il s’agit bien d’une fraude organisée. » Lamuka a « exigé que la Céni retire cette décision injustifiée » et a appelé à une journée ville morte «sur toute l’étendue du territoire de la république» vendredi « en solidarité avec ses frères et sœurs de Béni, Butembo et Yumbi ». Mais le mouvement a très peu été suivi.

RDC : Incendie de l’entrepôt de la Ceni, le témoignage qui accuse le pouvoir

Cette semaine, l’homme le plus écouté de Kinshasa fut un religieux. L’archevêque Fridolin Ambongo célébrait sa première messe de Noël. Dans son homélie, hautement politique, le prélat a comparé les Congolais au « peuple d’Israël en exil, humilié et affamé, découragé et battu ». « Est-ce excessif d’affirmer que le peuple congolais est en exil sur sa propre terre? Que d’humiliations, et de manque de nécessaire vital, que du mépris de la dignité et de la personne humaine et des droits les plus fondamentaux! On se croirait aujourd’hui au Congo à l’époque d’Israël où l’obscurité couvrait tout le pays », a tonné l’archevêque. Il a explicitement appelé au respect de la date du scrutin et de la vérité des urnes, et cité le Livre d’Isaïe : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière. » Baume d’espoir d’un soir pour une capitale tourmentée.

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