RDCongo: ebola et les élections: deux poids, deux mesures

RDCongo: ebola et les élections: deux poids, deux mesures

Par Marie-France Cros.

On sait que le président de la Ceni (Commission électorale nationale indépendante), Corneille Nangaaa, a annoncé le 26 décembre le report partiel des élections présidentielle et législatives à Yumbi (Maï-Ndombe), Beni et Butembo (Nord-Kivu). Mais les justifications à cette amputation du corps électoral appelé à voter le 30 décembre apparaissent comme résultant d’un jugement « deux poids, deux mesures ».

S’agissant de Yumbi, sont mises en avant les violences inter-tribales entre Batende et Banunu. Selon les informations obtenues par La Libre Afrique.be, les premiers sont agriculteurs et se considèrent propriétaires de la terre; les seconds sont pêcheurs et vivent depuis longtemps sur les terres que les Batende considèrent comme leurs.

Dernièrement, les Banunu ont voulu enterrer un de leurs chefs coutumiers, à un endroit considéré par les Batende comme leur appartenant; ceux-ci ont donc envoyé les Banunu enterrer leur chef « chez eux ». Des heurts se sont produits et le gouverneur du Maï-Ndombe a envoyé les forces de l’ordre à Yumbi. Celles-ci, appuyées par des Batende, ont tiré sur les Banunu, tandis que les maisons de ces derniers étaient pillées et incendiées – sauf une, appartenant au gouverneur, issu lui-même de l’ethnie très minoritaire des Batende. Les Banunu ont alors « compris » que les violences étaient attisées par le gouverneur, indique notre source. Elles ont fait de 80 à 150 morts, selon les sources.

Le Maï-Ndombe est une province issue du démembrement du Bandundu, dont est originaire le candidat à la Présidence de la coalition d’opposition Lamuka, Martin Fayulu, qui y est très populaire.

Epidémie d’Ebola et violences armées

S’agissant de Beni et Butembo (Nord-Kivu, où l’opposant Fayulu est très populaire), sont mises en avant par la Ceni pour postposer les scrutins jusqu’à après la proclamation du nouveau Président, les violences qui y règnent et l’épidémie d’Ebola.

Les violences ensanglantent cette région depuis 2014 déjà; de plus, le Nord-Kivu était la proie de violences lors des élections de 2006 et 2011, qui n’y avaient pas été postposées. Le député élu de Beni, Kiro Tsongo (opposition), souligne de son côté qu’un important déploiement de policiers et militaires dans la circonscription de Beni devraient y assurer une relative sécurité dimanche, alors que  la circonscription voisine de Lubero est occupée à plus de 60% par des groupes armés congolais et étrangers sans que la Ceni éprouve le besoin d’y postposer les scrutins. De même, le territoire de Djugu, dans la province de l’Ituri, est affecté par d’importants affrontements armés, qui provoquent des déplacements de populations de grande envergure, sans que cela inquiète la Ceni. Mais l’Ituri est une province pro-Kabila.

Un bureau de vote plus dangereux que la messe?

Quant à l’évocation de l’épidémie d’Ebola, elle pose également question. Le secrétaire général de la Conférence épiscopale du Congo, l’abbé Donatien Nsholé, souligne ainsi qu’il est plus facile d’organiser, dans les zones contaminées, le lavage des mains des électeurs, déjà rangés en files d’attente, que de veiller, par exemple, à la non contamination « des gens qui entrent et qui sortent d’une église comme à Noël ». Or les messes ont pu être célébrées dans la région jusqu’ici.

Le ministre de la Santé, Oly Ilunga Kalenga, en visite à Beni le 8 décembre, y avait d’ailleurs indiqué qu' »avec la Ceni », ses services avaient « insisté, durant cette période électorale, sur les mesures d’hygiène » à observer, comme se laver les mains « avant de voter et après avoir touché la machine à voter ». « Nous nous sommes organisés pour essayer de nous assurer qu’il n’y aura pas de risque supplémentaire lié au vote », avait-il affirmé.

Si l’épidémie d’Ebola en cours – la plus importante qu’ait jamais connu le Congo avec 515 cas et une létalité de 59% – est bien un danger pour la population, on peut s’étonner que la Ceni ne veuille préserver la santé que de celles de Beni et de Butembo et pas de celles de Mambasa et Irumu, en Ituri – pro-Kabila, au contraire de Beni et Butembo – deux territoires eux aussi affectés par l’épidémie.

Beni et Butembo sont des régions peuplées essentiellement de Banande – une ethnie présente aussi en Ouganda voisin sous le non de Konjo et Yira – population très entreprenante et bien organisée qui contrôle une grande partie du commerce frontalier. Depuis des mois, des heurts avec des Hutus, venus du sud de la province du Nord-Kivu, ont déjà mis leur patience à rude épreuve, tandis que la présence de militaires de l’armée congolaise parmi les responsables de la vague de massacres qui s’est abattue sur Beni depuis quatre ans les exaspère et les a poussés dans les bras de l’opposition.

Que pensez-vous de cet article?

Derniers Articles

Journalistes

Dernières Vidéos