Boko Haram, la secte qui terrorise le Nigéria

Boko Haram, la secte qui terrorise le Nigéria

Spécialiste de Boko Haram, Marc-Antoine Pérouse de Montclos, de l’Institut français de géopolitique à Paris, nous éclaire sur la secte terroriste nigériane.

Il s’agit d’« une excroissance radicale du groupe salafiste des Izala, d’inspiration saoudienne, nous dit-il. « Le leader historique de Boko Haram, Mohamed Yusuf, émerge à la fin des années 90 et a pignon sur rue jusqu’à son exécution – sans aucune forme de procès – par la police en 2009 », ce qui va radicaliser le groupe et le faire entrer dans la clandestinité.

Boko Haram s’est construit dans les années qui suivent le retour du pouvoir aux civils, au Nigeria, en 1999. Si, à cette époque, le domaine d’application de la charia est étendu dans les Etats du nord de la fédération nigériane, à dominante musulmane, explique le chercheur, « cette extension ne dépasse pas de beaucoup ce qui était en vigueur sous la colonisation britannique. A l’indépendance, la portée de la charia avait été réduite aux seules affaires civiles. Depuis 1999, la charia est aussi d’application pour les crimes, pour les musulmans. Mais la loi laïque peut casser les décisions prises. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé avec plusieurs condamnations à mort pour adultère, jamais appliquées ».

Dans ce cadre, que réclame Boko Haram ?

La charia est devenue un argument électoraliste à la fin de la période militaire, époque à laquelle Boko Haram s’est construit. Son leader historique, Mohamed Yusuf, voulait en renforcer l’application, notamment dans le Borno, fief traditionnel de la secte, à la frontière avec le Cameroun, le Tchad et le Niger. Comme les autres salafistes, Mohamed Yusuf disait que la loi divine ne pouvait être placée sous la tutelle d’une Constitution écrite par les hommes. Il faudrait donc changer le régime politique et revenir au modèle du califat de Sokoto, établi par Usman Dan Fodio en 1803.

Boko Haram est-il lié à Al Qaïda ?

Non. Ce sont des spéculations non prouvées. Il n’y a pas de coordination stratégique entre Boko Haram et Al Qaïda – ce qui n’exclut pas des contacts individuels, voire des achats d’armes communs. Mais les différences doctrinaires sont trop fortes pour que Boko Haram devienne une franchise d’Al Qaïda.

Ce n’est pas le cas, en revanche, d’Ansaru, autre mouvement armé islamiste nigérian, qui a pour cœur de cible les chrétiens. Boko Haram, lui, vise les « mauvais » musulmans et les forces de sécurité nigérianes.

L’intensification des attaques depuis plusieurs mois est-elle liée aux élections générales prévues pour février 2015 ?

Non. Plutôt à l’instauration de l’état d’urgence dans trois Etats fédérés du Nord (Yobé, Borno, Adamawa) en mai 2013. Depuis lors, l’armée a mené le combat dans les campagnes, bombardant ses citoyens – pour la première fois depuis la guerre du Biafra – et détruisant des villages entiers. L’Etat nigérian consacre 23 % de son budget – un record ! – à la lutte contre le terrorisme.

Le conflit, à l’intérieur du parti au pouvoir, entre partisans et adversaires du président Goodluck Jonathan, peut-il influencer Boko Haram ?

Disons qu’il peut rajouter une strate de violence. Aux élections de 2003, Boko Haram avait été instrumentalisé par le gouverneur du Borno, pour gagner les élections. On peut donc craindre que la réserve d’hommes armés de Boko Haram soit utilisée à des fins politiques d’ici à 2015. On voit déjà que l’ex-gouverneur du Borno, Sharif, est revenu dans la capitale locale, Maiduguri, où il y a eu des attentats qui ne seraient pas dus à Boko Haram mais à des hommes de Sharif. Il peut donc y avoir un surcroît de violence, qui sera imputé à Boko Haram mais qui s’inscrirait dans le cadre de la lutte politique pour le pouvoir aux élections de 2015.

Comment se fait-il que l’armée ne fasse pas de progrès contre Boko Haram ?

L’armée n’a pas de véritable stratégie contre la secte. On sait très bien que, pour progresser dans un conflit de ce type, il faut « gagner les cœurs et les esprits ». Ce n’est pas en massacrant les civils que l’armée y arrivera. Il manque clairement des informations sur la localisation précise des combattants de Boko Haram, fondus dans la population. Depuis le lancement des opérations de l’armée, en 2009, Boko Haram a plongé dans la clandestinité, ce qui l’a rendu invisible, et s’est fragmenté : au lieu d’avoir un chef avec qui négocier, il y a plusieurs groupes aujourd’hui. Sans parler de la corruption de l’armée : les milliards de dollars de lutte contre le terrorisme ne vont pas tous sur le terrain; certains partent en Suisse…

On sait très bien que la réponse ne peut être exclusivement militaire; il faut la carotte et le bâton. Or, le gouvernement a systématiquement fait torpiller les négociations entreprises avec Boko Haram en 2011-2012. Le président Jonathan n’a jamais été sincère dans ce domaine – alors que dans les autres conflits armés (par exemple dans le Sud pétrolier, d’où il est originaire), les négociations ont abouti à une amnistie et à de l’argent pour les rebelles.

Cette différence de traitement est-elle liée au fait que le chef de l’Etat est chrétien ?

Oui, malheureusement. Il cède aux pressions de son électorat chrétien le plus extrémiste. Le conflit avec Boko Haram est mal géré, par manque de vision et même de compréhension par Goodluck Jonathan, qui se laisse imposer des vues par des fondamentalistes chrétiens, notamment par la Christian Association of Nigeria, présidée par un pentecôtiste virulent, prêchant un discours « œil pour œil, dent pour dent » – association dont l’Eglise catholique s’est retirée.

Certains agitent la crainte d’attaques dans la zone pétrolière, au sud du Nigeria, en pays chrétien. Est-ce vraisemblable ?

Non. Par contre, il existe une vidéo récente d’un des chefs de Boko Haram, Shekau, menaçant de s’en prendre aux raffineries. Ce ne serait possible que dans le Nord – donc la raffinerie de Kaduna. Mais je crois que Boko Haram n’a pas la capacité opérationnelle de monter une telle attaque dans le Sud.

Des lycéennes enlevées pour être mariées de force

Le 14 avril dernier, en pleine nuit, des hommes en uniforme militaire ont tué les gardes protégeant une école secondaire de Chibok, dans l’Etat fédéré du Borno (nord-est), où avaient lieu des examens de sortie du lycée pour quelque 500 élèves de la région, dont une partie était logées sur place.

Annonçant être venus évacuer les jeunes filles – chrétiennes et musulmanes de 16 à 18 ans – en raison de l’insécurité dans la région, fief de Boko Haram, les hommes les ont fait monter dans des camions. Selon le récit d’une évadée au « New Yorker », c’est quand ils ont mis le feu à l’école en criant « Allahu Akbar » , que les lycéennes se sont rendu compte que « leurs protecteurs » étaient de faux militaires.

Certaines ont alors sauté des camions. D’autres ont fui le lendemain, une fois que les islamistes les eurent amenées dans des zones peu peuplées de la savane du Borno. Au total, 43 lycéennes ont pu fuir et rentrer chez elles par leurs propres moyens. Selon les parents, 234 jeunes filles restent aux mains des ravisseurs.

Seule réaction d’Abuja : une motion

Selon les informations recueillies par les autorités traditionnelles de Chibok, une partie d’entre elles auraient été mariées de force à des islamistes; la dot payée par ceux-ci était d’environ 10 euros. Un certain nombre de lycéennes auraient aussi été forcées à passer au Cameroun et au Tchad voisins.

Ces informations viennent des leaders locaux car les autorités administratives, elles, sont singulièrement inactives.

Ainsi, ce n’est que vendredi 2 mai que la police du Borno a demandé aux parents de donner les noms et photos de leurs filles disparues « afin de fixer le nombre » de victimes du rapt du 14 avril.

Mercredi dernier, plusieurs centaines de femmes de Chibok avaient manifesté devant l’assemblée nationale à Abuja pour se plaindre qu’aucune autorité fédérale ne se soit rendue à Chibok ou ait semblé se préoccuper du sort des lycéennes. Seule… une motion du Sénat déplorant l’enlèvement massif a été produite.

Une partie des parents ont décidé de mener eux-mêmes les recherches, dans l’inextricable forêt d’épineux de Sambisa, refuge de Boko Haram et grande comme deux fois la Belgique. Armés d’arc et de flèches, les parents ont été dissuadés par des villageois de poursuivre des islamistes dotés d’armes modernes. Ils n’ont plus que leurs yeux pour pleurer.

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