RDCongo: révéler les noms des auteurs d’atrocités au Kivu

RDCongo: révéler les noms des auteurs d’atrocités au Kivu

Par Joseph MUKUBWA

« Au moment même où je vous parle, un rapport est en train de moisir dans le tiroir d’un bureau à New York. Il a été rédigé à l’issue d’une enquête professionnelle et rigoureuse sur les crimes de guerre et les violations des droits humains perpétrés au Congo. Cette enquête nomme explicitement des victimes, des lieux, des dates mais élude les auteurs. Ce Rapport du Projet Mapping établi par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits Humains, décrit pas moins de 617 crimes de guerre et crimes contre l’humanité et peut-être même des crimes de génocide ».Ce sont les paroles prononcées par le Dr. Mukwege ce 10 décembre dans son discours de réception du Prix Nobel de la paix et qui remettent en lumière le « Rapport Mapping ». De quoi s’agit-il exactement ?

Suite à la découverte de trois fosses communes à Mambassa dans l’est de la RDC à la fin de 2005, j’ai été personnellement associé à l’initiative de l’exercice de « mapping » (inventaire, cartographie) conduit par une équipe de spécialistes des droits de l’homme pour dresser un inventaire des violations les plus graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises sur le territoire de la RDC entre mars 1993 et juin 2003. Cet exercice a débouché sur le Rapport Mapping évoqué par le Dr. Mukwege dans son discours. Ce rapport de plus de 550 pages comprend une description des incidents violents survenus sur le territoire de la RDC durant ces dix années et donc pendant les conflits armés qui ont ensanglanté ce pays. Chacun de ces incidents suggère la possibilité que de graves violations des droits de l’homme ou du droit international humanitaire aient été commises. En complément d’une analyse critique très sévère de la justice militaire congolaise, le rapport identifie les mécanismes appropriés de justice transitionnelle permettant de traiter les suites de ces violations en matière de vérité, de justice, de réparations et de réforme.

Malheureusement, comme l’a souligné le Dr. Mukwege, le Rapport Mapping « élude les auteurs ».Cela ne signifie pas que ces auteurs ne sont pas connus. Ils le sont. Ils figurent bel et bien dans une base de données confidentielle. Dans un courrier du 13 avril 2016 en réponse à une lettre ouverte des organisations non gouvernementales congolaises adressées aux Nations Unies et réclamant l’ouverture de cette base de données, le Haut-Commissaire aux Droits de l’Homme (HCDH) déclarait : « L’identité des auteurs présumés de certains crimes répertoriés est consignée dans une base de données confidentielle maintenue par le HCDH qui servira à terme aux instances judiciaires congolaises compétentes et aux mécanismes que le gouvernement doit mettre en place pour traiter des graves crimes et violations commis en RDC ». Il ajoute, pour justifier cette confidentialité, que « la divulgation publique de telles informations pourrait mettre en danger les victimes et témoins desdites violations. Cela pourrait également contribuer à la destruction de preuves et compromettre les actions et initiatives futures, en particulier les procès visant à juger les auteurs présumés de crimes graves ».

Or, ce qui met le plus en danger les victimes et témoins c’est la présence continue, depuis plus de vingt ans, de ces « auteurs présumés de crimes graves » dans les plus hautes instances dirigeantes, politiques et militaires, non seulement en RDC mais aussi dans les pays voisins, qui ont été fortement impliquées dans les conflits armés qu’a connu la RDC et dans la commission des graves violations des droits de l’homme et du droit international humanitaires inventoriées par le Rapport Mapping. Divulguer publiquement les noms des auteurs présumés contribuerait immanquablement à les écarter du pouvoir, à les amener devant la justice et à libérer la parole des victimes et témoins qui ne seraient plus contraints de vivre dans la peur des représailles de leurs bourreaux.

Comme l’a dit le Dr. Mukwege à propos du Rapport Mapping : « Qu’attend le monde pour qu’il soit pris en compte ? Il n’y a pas de paix durable sans justice. Or, la justice ne se négocie pas. Ayons le courage de jeter un regard critique et impartial sur les événements qui sévissent depuis trop longtemps dans la région des Grands Lacs. Ayons le courage de révéler les noms des auteurs des crimes contre l’humanité pour éviter qu’ils continuent d’endeuiller cette région ». Et il demande : « Alors, que pouvons-nous faire ? Que pouvez-vous faire ? »

Et il répond : « Au nom de toutes les veuves, tous les veufs et des orphelins des massacres commis en RDC et de tous les Congolais épris de paix, j’appelle la communauté internationale à enfin considérer le Rapport du Projet « Mapping » et ses recommandations. Que le droit soit dit. Cela permettrait au peuple congolais d’enfin pleurer ses morts, faire son deuil, pardonner ses bourreaux, dépasser sa souffrance et se projeter sereinement dans le futur ».

Le Rapport Mapping est disponible sur:https://www.ohchr.org/Documents/Countries/CD/DRC_MAPPING_REPORT_FINAL_FR.pdf

Que pensez-vous de cet article?

Derniers Articles

Journalistes

Dernières Vidéos