Interview du chanteur sénégalais, Jupiter Diop

Interview du chanteur sénégalais, Jupiter Diop

Bientôt de retour dans son pays natal, le Sénégal, c’est chez lui à Bruxelles, que le musicien, tour à tour chanteur, compositeur et guitariste, répond à nos questions sur son parcours d’artiste.

Quels souvenirs conserves-tu de ton enfance au Sénégal ?
Ce que je retiens de mon enfance, ce sont les voyages réalisés avec mon papa, fonctionnaire, qui travaillait dans une administration pour laquelle il devait beaucoup voyager. J’ai été à l’école française à partir de 4 ans jusqu’à 19 ans et j’ai ensuite commencé l’université en philosophie. J’ai arrêté mes études et quitté les bancs de l’école française, sensibilisé par la condition noire dans le monde. Et j’ai commencé à faire de la musique. En 1995, est sorti un premier album avec un groupe de Hip-Hop puis celui-ci s’est séparé. J’ai continué dans le rap et j’ai fait une compilation avec un rappeur sénégalais El Presidente Fata, très connu au Sénégal. Tout en poursuivant cela, j’ai commencé à faire de la guitare et j’ai été attiré par tous les instruments, de manière générale car c’est une manière intime de pouvoir traduire ce qu’on a envie de dire.  

Ce goût affirmé pour la musique s’est manifesté quand tu étais à l’université ?
Non, après avoir quitté l’université. J’ai alors connu une année de chômage et suis rentré chez moi en disant que je ne voulais plus aller à l’école. C’était ma rébellion quoi (rires). Mon père m’a trouvé un boulot pour que je ne reste pas trop à glander. Et là, j’ai croisé un rappeur qui avait un groupe qui avait signé un contrat avec un gros producteur sénégalais pour créer un premier album. Il m’a proposé de venir chanter pour eux car il m’avait entendu chantonner, ce que je faisais souvent en travaillant. Et il m’a dit « il faut absolument que tu viennes chanter pour nous, on a un chanteur dans le groupe mais je pense que tu chantes mieux que lui » (rires). Et donc c’est parti comme ça. J’ai accepté tout de suite. Je suis allé chez moi pour dire que je faisais de la musique et ce fut la crise parce que en Afrique, il y a des histoires de castes. Certaines castes font de la musique et d’autres ne peuvent pas en faire. C’était très mal vu dans ma famille que je me mette à chanter où même à toucher un instrument. Mais comme j’étais en pleine période de rébellion je me suis dit que justement c’est ça que j’allais faire (rires) ! Et voilà, maintenant ça fait 20 ans que je suis là-dedans.

Qu’est ce qui t’a donné l’envie de venir en Belgique ?
C’est ma femme. On s’est connus au Sénégal par hasard et on s’est mariés là-bas. Moi je vivais au Sénégal et ne voulais pas venir vivre ici. Mais, après 2 ans de mariage, je me suis que l’industrie sénégalaise ne permettait pas aux jeunes talents de se faire connaître. Et à l’époque une musique un peu différente comme le hip-hop, seuls les jeunes l’écoutaient. On faisait des concerts, on gagnait un peu d’argent, on vendait des cassettes mais on n’arrivait pas à vivre de ça. En outre, le problème du hip-hop là-bas à cette époque, c’était qu’il n’y avait jamais de live car il n’y avait pas de matériel pour le faire.. C’était tout le temps des play-back. Je me suis donc tourné vers la guitare, la musique folk et la musique reggae.

Ta rencontre avec les Massive Five semble avoir été une étape importante de ton parcours. Comment vous êtes-vous rencontrés ? 
Quand je suis arrivé en Belgique, j’ai rapidement rencontré Jo, un harmoniciste, et, ensemble, on a monté Lamb Fall Sarafina, la continuation de ce que je faisais au Sénégal. On a décidé de faire un 3 titres en blues. On l’a enregistré chez Jim et ça a été produit par Chou de Bruxelles dans une compilation qui s’appelle Radio Transit. Après le blues, on a parlé de reggae, donc il fallait augmenter le nombre de musiciens : basse, batteur, etc.. Jo m’a présenté ses amis proches, dont Jim, Régis, notre batteur, et Pascal, le bassiste. On est partis sur Massive 5 parce qu’il y avait 5 musiciens. Ensemble on a fait quelques scènes dont Couleur Café, Esperanzah, etc… On est partis au Sénégal : une petite tournée Sénégal/Gambie en 2008. On a changé le nom en rentrant par Ma Shi Faï (ce qui signifie ‘remédier à quelque chose’), parce que dorénavant on était beaucoup plus que cinq. Et on a sorti un album qui s’appelle Today and Tomorrow. Ensuite on a fait une section violon/harmonica qui a débouché sur un album de quatuor, Askanyi, avec lequel on s’est présenté au salon international de la culture africaine à Cotonou. Et puis, dernièrement, on est revenu sur la guitare à quatre pour faire un nouveau produit.

J’ai cru comprendre que ton appartenance à la mouvance Baye-Fall a une forte influence sur ta musique. Pourrais-tu me parler un petit peu de cette mouvance et de ce qu’elle signifie pour toi ?
Sûrement que ça a une influence sur ma musique et sur ma vie. Mais pour comprendre il faut la relier à tout ce qui touche à  ma rébellion et à ma recherche d’identité. Parce que, au Sénégal, comme dans beaucoup de pays, les gens ont cette culture de naître dans une religion. Tu es née chrétienne, tu es née juive, tu es née musulmane. Un héritage. Je suis né dans une famille musulmane et j’ai eu une période pendant laquelle je me suis demandé pourquoi j’étais noir alors que d’autres gens étaient différents de moi et pourquoi le noir occupait une telle place dans l’histoire ? J’ai aussi commencé à me poser des questions par rapport à la religion. Et je me suis rendu compte que dans cette religion musulmane de chez nous, il y avait beaucoup de choses qui venaient des arabes, qui ne sont pas comme moi d’origine africaine, et que je le ressentais. Ça m’a poussé à faire des recherches. C’est à ce moment que j’ai rencontré le Baye-Fall, qui m’apportait une réponse à cette question car leur message est que Dieu est partout et qu’on ne doit rien changer en nous pour être avec lui. C’est lui qui a fait que tu es ce que tu es. Cherche-toi en toi-même. Et oui, ça a une influence sur les mots que j’utilise et les textes que j’écris.

Concrètement, tu cherches à faire passer un message spécifique ?
Je ne sais pas si j’ai envie ou si je suis porteur de messages. Mais si on regarde juste ce dont je parle, c’est souvent de la relation verticale. J’exprime souvent qu’il y a quelque chose au-dessus de nous. Mais je parle aussi de la relation horizontale, de comment on doit se comporter pour respecter les autres. Les reconnaître et leur foutre la paix si on ne les comprend pas (rires). Et puis, les textes sont importants parce que la culture Baye-Fall, c’est aussi un courant intellectuel et les gens ont beaucoup écrit. Tous ces textes, moi je me donne la mission de les vulgariser car si on ne le fait pas, ça va tomber dans l’oubli et les Africains vont croire qu’ils n’ont jamais eu d’intellectuels, qu’ils n’ont jamais eu des gens qui ont réfléchi à l’astronomie. Et cela, ce n’est pas vrai. 

Penses-tu que la musique africaine a assez de visibilité sur la scène artistique belge aujourd’hui?
Je pense qu’il n’y a pas encore de musique africaine. Que ce qu’on appelle musique africaine, ce n’est qu’une étiquette, ce n’est pas possible. Tout comme, d’ailleurs on ne peut pas parler de musique européenne, ni parler de musique asiatique. C’est méconnaître les choses que de vouloir dire bon « il y a UNE musique africaine ». Parce que la musique c’est plein d’influences du monde entier et ce depuis toujours. Tu peux écouter du Mozart et retrouver des partitions qui viennent du désert et trouver des points communs. Il y a des notes qui circulent depuis X temps dans l’univers et qui passent par toutes les oreilles. Donc la musique c’est vraiment un truc universel, un langage universel. Avec des variations locales. Ainsi, il y a des instruments africains. Certains sont utilisés dans la musique moderne et c’est très bien. Mais si tu traverses différentes régions en Afrique, tu peux retrouver une même gamme, mais qui ne change par exemple que d’un demi-ton.  Pourtant c’est ce qui fait qu’on peut parler d’une musique de telle ou telle ethnie. Un peule et un berbère peuvent te jouer deux gammes plus ou moins pareilles mais c’est cette petite différence de ton qui fait qu’on peut comprendre que l’un est arabe berbère et l’autre peule. Il n’y a pas encore une étude de musicologie africaine assez poussée pour classifier les musiques en Afrique. Il y a encore beaucoup de travail au niveau de nos gouvernements qui n’ont pas encore compris que la seule manière de faire bouger les choses, c’est à travers la culture. Les pays qui n’ont pas de bombe atomique, qui n’ont pas de grosses centrales nucléaires et tout ça, ils ont intérêt à vraiment aller chercher au fond d’eux-mêmes, dans leur culture. Il y a des messages importants qui passent par la culture, souvent même mieux qu’à l’ONU. Le message de Tiken Jah Fakoly passe et touche beaucoup plus de personnes que ceux des présidents africains. Donc la culture a une valeur certaine. Il faut pousser à la développer.

Penses-tu que le gouvernement Sénégalais soutient suffisamment ses artistes aujourd’hui? 
Non, non, non. On a un souci de monopole. Certains ont réussi à en faire un marché et puisque c’est rentable ils le monopolisent. On tourne autour des mêmes têtes tout le temps : c’est Youssou N’dour depuis 40 ans, sinon c’est sa sœur, puis son frère. À un certain moment ça suffit quoi ! Ici pour jouer du live et te perfectionner, c’est très intéressant. Mais dès qu’on monte dans les considérations de marché, là aussi on se retrouve face à des monopoles et du business. Les agents veulent bien ramener Tiken ou Alpha Blondy trente fois, au lieu de chercher autre chose parce qu’ils savent que ça rapporte. C’est pas vraiment des agents culturels, finalement, c’est plutôt des gens qui se font de l’argent sur la culture.

Dernière question importante : quand et où se passeront tes prochaines représentations ?
Prochainement, je passe à l’African Culture Festival le 6 Mai au Centre Culturel Jacques Franck, et en concert le 11 Mai à la ferme du Biéreau avec le quatuor à cordes. Après ça je vais au Sénégal amener le produit que je viens de terminer et le développer là-bas.

 

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