En remontant aux sources de l’Afrique

  • Dans Culture
  • 23 décembre 2016
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En remontant aux sources de l’Afrique

La maison d’édition Les Arènes publie un bel ouvrage consacré à l’Afrique noire des explorateurs. Le journaliste Jacques Lamalle a sélectionné 250 clichés historiques inédits. Il aborde les années 1880 à 1910 : celles d’un bouleversement majeur.

C’est un ouvrage imposant : de grandes pages couleur jais sur lesquelles éclate le contraste de photos en noir et blanc d’un autre temps. Au fil des pages, on découvre quelque 250 photos inédites témoignant de l’avancée des Européens – Belges, Français, Portugais – au cœur du continent africain, une conquête qui n’a pas que des visées humanistes… Malgré la qualité et l’âge respectable de ces clichés, on peut légitimement se demander pourquoi revenir, à l’aube de 2017, sur cette période de l’Histoire déjà maintes fois relatée.

« L’éditeur connaissait ma passion pour l’Afrique » , précise en souriant Jacques Lamalle. L’ancien journaliste du « Canard enchaîné » est un passionné de dessins et de photographies. Il avait déjà réalisé une anthologie des dessins de presse français : « Le XXe siècle en 2000 dessins » publié aux éditions des Arènes. « J’ai voulu retrouver l’état d’esprit de mes jeunes années de journaliste » , soit entre 1975 et 1985, lorsqu’il travaillait pour la revue trimestrielle de la compagnie aérienne Balafon. Grâce à elle, il découvre l’intérieur de l’Afrique – Mali, Sénégal, Côte d’Ivoire, République centrafricaine, Tchad, Cameroun, Congo Brazzaville, Kenya – et rédige de nombreux articles.

50 000 photos passées en revue

Pour ses recherches, Jacques Lamalle se rend au musée royal d’Afrique centrale de Tervueren, au musée du Quai Branly à Paris, au ministère des Affaires étrangères mais aussi aux archives nationales d’outre-Mer (Franom) à Aix-en-Provence et à la Société nationale de géographie, abritée dans le bâtiment de la Bibliothèque nationale de France.

« Cela a été une longue quête, un travail de trois années. J’ai passé en revue 50 000 photos et j’ai fait un tri en fonction de leur ancienneté, en me concentrant sur la période allant de 1880 à 1910. J’ai choisi les photos qui ont conservé leur aspect le plus naturel, en évitant toutes celles qui avaient pu servir de base à une pseudo-étude scientifique. »

Son parti pris a été de ne s’intéresser qu’aux missions de découverte du continent et pas aux expéditions de conquête. « Je m’intéresse à la mémoire, aux premiers témoignages photographiques des paysages, des villages, des constructions, des activités humaines sur le continent; je voulais que le lecteur participe à ces moments d’émotion, à ces premières fois. L’idée est de s’intéresser aux prémices : voir l’Afrique telle qu’on la découvrait à l’époque dans les villages. » Bien loin de l’image de l’Afrique urbaine contemporaine. « Bien sûr, c’est un regard blanc. Les clichés sont l’œuvre d’explorateurs-photographes pour la plupart amateurs; il y avait très peu de professionnels. Je voulais, au départ, que l’on soit dans l’émotion et que la présentation soit le plus neutre possible. Ces photos fixent une partie de la réalité : l’image que l’Europe a de l’Afrique avec ses éléphants, ses forêts, ses fleuves, ses fiers guerriers et ses artisans. »

« Au départ, la photographie a l’allure de l’objectivité même si on sait, depuis, que toute mise en scène influence le photographié » , concède Jacques Lamalle.

« Si on prend la photo de la vanneuse de la page 222, parue en 1907, on voit tout de suite la recherche esthétique. Cette photo a d’ailleurs servi de modèle à une sculpture et a entraîné le tout premier procès pour droits d’auteur en France. »

Témoignages historiques

Au-delà de la question de la recherche esthétique, d’autres faits historiques et d’autres constatations fâchent… « Dans le chapitre 6, le plus triste, baptisé ‘L’œuvre aux Noirs’, j’aborde les conséquences terribles de cette pénétration au départ pacifique. En raison de l’épuisement dû au portage (sur des centaines de kilomètres), de l’esclavage, des chantiers pharaoniques (ferroviaires et autres) et de la récolte de caoutchouc, avec les épisodes des mains coupées . »

« On peut découvrir ces photos aujourd’hui grâce à ces milliers de porteurs qui ont transporté le matériel photographique à dos d’homme, c’est donc un livre de mémoire à double titre » , précise encore Jacques Lamalle.

Progrès techniques et qualité

Quant à la valeur historique de l’ouvrage, elle est incontestable.  » Un livre comme celui-ci n’aurait pas été possible il y a quinze ans. Aujourd’hui, les photos sont toutes numérisées et sont donc plus facilement consultables. Certaines photos ont été restaurées mais, dans l’ensemble, ce qui frappe, c’est la qualité extraordinaire de ces photographies. Le matériel de l’époque était lourd, volumineux, fragile et les produits difficiles à trouver mais les plaques de verre sont d’une précision diabolique. »

« J’ai une reproduction d’une photo de Sebastiao Salgado réalisée dans une pêcherie vers Kisanganyi en 2001. Lorsqu’on voit celle prise en 1893 par François Michel (pages 146-147) qui n’a pas été prise au même endroit mais exactement dans le même type de contexte, elle lui est bien supérieure. Les détails sont impressionnants. Aujourd’hui il n’y a plus moyen d’avoir cette qualité de détails. Un livre comme celui-ci peut inciter les chercheurs à développer leurs recherches sur base de documents photographiques. »

Jacques Lamalle, lui, ne compte pas s’arrêter là : « J’ai en projet de faire un diptyque avec ‘Mémoire jaune’ sur l’Asie du Sud-Est : Thaïlande, Birmanie, Vietnam, Cambodge, Laos… »

« Mémoire noire », Jacques Lamalle, Ed. Les Arènes, 320 pages, environ 69 €.

Le poids des mots

Le livre dirigé par Jacques Lamalle propose de vivre un voyage menant du rêve à la réalité. Après avoir découvert les forêts luxuriantes, les fleuves rugissants, les fiers guerriers et les familles aux champs, un autre regard sur l’Afrique s’impose à l’image du joug qui s’abattit sur le continent au détour de la colonie… Cet itinéraire chahuté et cette progression à marche forcée mènent de l’Afrique éternelle et rêvée à celle qui fut l’objet de sombres trafics, de chantiers gigantesques et de vastes marchandages.

On pourra s’étonner que l’on propose encore, en 2016, de poser un regard candide ou émerveillé sur la découverte d’un continent. Bien sûr, ce type de démarche et de découverte fait partie intégrante de l’histoire de l’humanité mais, heureusement en fin d’ouvrage, divers scientifiques rappellent les épisodes qui fâchent et qui décimèrent une population, placée au cœur de l’échiquier international et d’enjeux qui la dépassaient largement. Sans doute aurait-il fallu commencer par là mais le choix de l’auteur a été celui de l’image, repoussant l’explication dans un second temps, il s’en explique ci-contre.

Pour tous ceux qui désirent dépasser les images d’Epinal, il faut donc attendre la fin de « Mémoire noire » et les éclairages bienvenus de Maarten Couttenier, docteur en anthropologie et historien du musée de Tervueren, ainsi que le texte d’Isabelle Dion, conservateur en chef du patrimoine aux archives nationales d’outre-mer. Ensemble, ils restituent le contexte controversé des différentes expéditions africaines, prélude aux années les plus sombres de la colonisation.

Jacques Lamalle

Après avoir été secrétaire de rédaction du journal gaulliste « La Nation » et du « Figaro », Jacques Lamalle a rejoint le « Canard enchaîné » comme rédacteur en 1970 avant de devenir rédacteur en chef des « Dossiers du Canard ». Spécialisé dans les affaires européennes et agro-alimentaires – des sujets auxquels il a consacré plusieurs ouvrages -, ce passionné de l’Afrique est aussi un féru de dessin et de photographie.

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