L’enfance violée par l’Histoire

  • Dans Culture
  • 16 septembre 2016
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L’enfance violée par l’Histoire

Gaël Faye explore son enfance si douce au Burundi et l’irruption de l’horreur.

Gaël Faye, 34 ans, est un chanteur rap à succès. Son premier album, en 2013, s’appelait « Pili Pili sur un croissant au beurre ». Mais, désormais, il est avant tout un écrivain. Son premier roman, « Petit pays », est magnifique, tant par l’écriture que par ce qu’il raconte.

Gaby est le double de Gaël Faye. Né en 1982, il a grandi à Bujumbura, au Burundi, avec un père français et une mère tutsie d’origine rwandaise. L’écrivain raconte son enfance, et sa bande de copains faisant les 400 coups à la manière du film de Truffaut ou de Quick et Flupke : le chapardage des mangues si goûteuses, les cigarettes fumées dans le vieux combi VW sans pneus, l’impasse où il jouait avec Armand, le fils d’un notable, et Gino, son pote à la vie à la mort.

On se plonge dans la beauté des bougainvilliers, l’odeur des bières chaudes laissées sur des caisses en bois ou le parfum de citronnelle à l’ombre des kapokiers. Gaël Faye excelle à rendre en mots simples et justes une atmosphère qui fut celle, heureuse, de son enfance.

Du haut de ses dix ans, il observe le monde autour de lui, parfois étrange, avec un vieux Burundais à la barbe blanche surnommé Gorbatchev en raison d’une tache de naissance sur le front et qui récitait des poèmes de Ronsard devant la cage d’un perroquet. Ou un groupe d’enfants qui jouait avec la guenon apprivoisée d’un Flamand efféminé qui se faisait appeler Fifi.

Le jeune Gaby découvre aussi l’univers apporté par les livres grâce à la bibliothèque d’une vieille dame grecque.

Mais, écrit Gaël Faye : « Un spectre lugubre venait à intervalle régulier pour rappeler aux hommes que la paix n’est qu’un court intervalle entre deux guerres. Cette lave vénéneuse, ce flot épais de sang était de nouveau prêt à remonter à la surface. Nous ne le savions pas encore, mais l’heure du brasier venait de sonner, la nuit allait lâcher sa horde de hyènes et de lycaons ».

Les coups d’Etat étaient réguliers et on les reconnaissait quand la radio passait de la musique classique. Pour celui de 1993, ce fut « Le Crépuscule des dieux » de Wagner.

La réussite du roman est de nous faire ressentir, à partir des sensations du jeune Gaby, ce monde si doux de l’enfance à Bujumbura, qui va se lézarder, et puis exploser.

Déjà, il voit bien qu’entre les « boys », Innocent et Donatien, la bagarre gronde. Donatien lui dira : « Le bonheur ne se voit pas dans le rétroviseur. Le jour d’après ? Regarde-le. Il est là. A massacrer les espoirs, à rendre l’horizon vain, à froisser les rêves ».

Le génocide Tutsi au Rwanda, en 1994, est l’explosion suprême. La famille de la mère de Gaby y est massacrée. Lui-même part en exil en France. Gaël Faye s’y est fait un nom. Mais le passé ne meurt pas : « La guerre, c’est peut-être ça, ne rien comprendre », écrit-il.

Jamais le roman ne décrit l’horreur du génocide mais il montre, avec un vrai bonheur d’écriture, les répliques que ce séisme laisse dans les vies. C’est la force de ce roman superbe qui mêle tragique et humour, douceur et arrachement.

Petit pays Gaël Faye Grasset 216 pp., env. 18 €

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