RDCongo: le nationalisme Katangais « est une création coloniale »

RDCongo: le nationalisme Katangais « est une création coloniale »

Entretien par Marie-France Cros.

Le Musée royal de l’Afrique centrale publie un nouveau volume de son étude des provinces congolaises, consacré au Haut-Katanga, sous la direction du professeur Jean Omasombo. Les chercheurs de Tervueren ont eu accès à des documents inédits qui “mis ensemble, dégagent une lumière nouvelle, une meilleure compréhension non seulement du Katanga mais aussi du Congo”, a indiqué M. Omasombo à La Libre Afrique.be.

Les deux tomes de cette étude évoquent le Haut-Katanga physique, les peuplements locaux et étrangers, l’Union minière, les missionnaires, la sécession (1960-63), les guerres du Shaba, les pogroms anti-Kasaïens, l’époque Kabila et les ressources minières. “Le Haut Katanga est l’essence du Katanga”, commente le politologue. “C’est la seule province issue du démembrement qui a gardé le nom “Katanga”; elle englobe Lubumbashi et Likasi, sièges des grandes entreprises qui ont économiquement structuré cet espace – l’Union minière et le chemin de fer – et l’essentiel des richesses de la région”.

Eclairage sur la sécession

De nombreuses pages sont consacrées à la sécession, “qui touche au fond de la problématique de la décolonisation. Nous avons eu accès aux papiers de René Clémens, personnage-clé de cet épisode et professeur à l’Université de Liège, soit 25 kg de documents de première main et inédits, qui nous plongent dans les échanges directs entre les protagonistes des événements, alors que jusqu’ici, on avait essentiellement des regards extérieurs. Le livre de Jacques Brassinne, qui fut associé à la sécession,fait exception (“La sécession du Katanga – témoignage”, 2016), mais l’auteur expose les éléments à sa convenance au service d’une thèse. Les papiers Clémens – qui fut le patron de Brassinne – sont une source plus fournie”.

Et quelles conclusions ces documents inédits permettent-ils de tirer? “Que la sécession n’était pas une histoire congolo-congolaise et que le nationalisme katangais est une fabrication”, répond abruptement le professeur, qui en veut pour preuve que l’activisme de Clémens pour la sécession cesse lorsqu’il se retrouve, en 1964, à Léopoldville, la capitale nationale, d’où il prétend construire un Congo “entier” prospère. Selon le politologue, le particularisme que l’on constate aujourd’hui chez les Katangais est, comme le Katanga lui-même, “une création coloniale”.

Une création coloniale

« Le Haut Katanga, épicentre de la katangaïté, était un espace peu peuplé, dont les habitants ont été dominés par les Lundas, venus de l’actuel Lualaba, et par les Lubas, de l’actuel Haut-Lomami – deux régions économiquement moins dotées. Ils ont ensuite été conquis par Msiri, venu de Tanzanie, que contestaient les pouvoirs locaux lorsque les Européens arrivèrent pour s’imposer à leur tour. Des principaux acteurs de la sécession, aucun n’est originaire du Haut-Katanga. Et sur la scène politique nationale, quelques rares figures du Haut-Katanga émergent: l’ex-ministre Kibassa Maliba, l’ex-Premier ministre Lunda Bululu et l’ex-gouverneur du Katanga Moïse Katumbi.”.

« Un empire luba existait au Katanga jusqu’au début du XIXe siècle, dont une partie de sa population a ensuite migré vers l’actuel Kasaï. Quand la colonisation, centrée sur les mines, a besoin de main-d’oeuvre, elle sollicite en grande partie les Lubas du Kasaï. La région aujourd’hui kasaïenne de Kanda-Kanda (Bakwanga) a d’ailleurs fait partie du Katanga jusqu’à la fin des années 30.

“Les colons du Katanga ont toujours voulu une autonomie et créer un pays genre Rhodésie. Mais c’est quand les Noirs intègrent le jeu politique, dans les années 50, que naît le nationalisme autochtone katangais”, explique Jean Omasombo

Elections fondatrices

Celui-ci est attisé par les consultations de 1957 – élections limitées à trois villes de la colonie: Léopoldville (Kinshasa), Elizabethville (Lubumbashi) et Jadotville (Likasi). Dans les deux dernières, des créations européennes au Katanga,vivent de nombreux travailleurs kasaïens. “Trois des quatres communes d’Elizabethville auront des bourgmestres kasaïens, ainsi que Jadotville”, souligne le politologue. “C’est là que se crée le sentiment nationaliste des originaires”.

Le professeur souligne que “le Congo et le Katanga n’ont pas été créés à partir d’un noyau qui s’élargit, mais à partir d’un espace défini, auquel on a donné la forme d’un Etat”.

Evolution du travail

Au fil des années, ce travail de longue haleine sur les provinces congolaises apparaît de plus en plus historico-politique par rapport aux premiers volumes, très “administratifs”. “C’est que notre méthodologie s’affine”, aquiesce le professeur, “et que nous connaissons mieux le terrain. De plus, les premiers volumes nous ont fait connaître et nous recevons de plus en plus de propositions de la part de ceux qui détiennent les informations”.

“Haut-Katanga – Lorsque richesses économiques et pouvoirs politiques forcent une identité régionale”, sous la direction de Jean Omasombo. Ed. Africa Tervuren. Environ 1000 pp et une carte dépliable.

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