Haile Gerima, le « vieux dragon » du cinéma

Haile Gerima, le « vieux dragon » du cinéma

Du 8 avril au 11 mai, la Cinematek de Bruxelles propose une rétrospective du cinéaste éthiopien installé aux Etats-Unis. Très engagé, il a notamment donné ses lettres de noblesse au cinéma de combat. 

Une femme hantée par les images d’un chœur d’esclaves enchaînés (« Sankofa »), un homme poursuivi par le souvenir de ses frères d’armes tombés au Vietnam (« Ashes & Embers »), un autre poursuivi par ses rêves de gloire aux Etats-Unis (« Hour Glass ») : la filmographie d’Haile Gerima est parsemée de rêves et de songes aux allures plus ou moins effrayantes. Une métaphore en lien direct avec sa terre natale.

« Ce rôle du rêve est quelque chose de fondamental dans la culture éthiopienne et particulièrement dans notre famille : ma mère, ma grand-mère, mes tantes racontaient leurs rêves tous les matins… On constate aussi que les gens opprimés vivent principalement dans leur esprit puisque leur réalité est limitée. C’est le cas dans ‘Bush Mama’ et dans ‘Ashes & Ambers’, elles sont opprimées mais, dans leur esprit, elles parviennent à se défendre. Cette porte dérobée de l’esprit que les Noirs ont créée pour survivre est un fait important dans mon travail : j’ai toujours été intéressé par ce qui se passe dans notre esprit, un territoire où l’homme noir, même l’esclave, a toujours pu développer ses idées », explique le cinéaste.

Le rêve, territoire de liberté et d’identité

Ce « territoire de liberté » est à l’origine du jazz « qui est une affirmation des désirs et des espoirs des Noirs dans une structure dont les Blancs sont absents, un territoire libre et ouvert à la créativité, à l’improvisation ». Une musique qui a un rôle prépondérant dans les films de Gerima.

« Cette musique elle-même raconte l’histoire des Etats-Unis : des blues venus de tous les pays d’Afrique (Guinée, Gambie, Congo, Niger, Angola) ont donné naissance au jazz américain, traduisant la façon dont des gens venus de tous les coins d’Afrique ont tenté de bâtir un idéal, un imaginaire commun. Cela explique l’impact des Noirs américains dans l’art, la musique et la danse. Lorsqu’on s’intéresse à la littérature sur l’esclavage, c’est cette dimension plus profonde à laquelle la plupart des hommes blancs n’ont jamais voulu s’intéresser, comme si l’homme noir en était dépourvu. Or la musique, la danse et de nombreuses expressions artistiques signifiaient : ‘n’oublie pas d’où tu viens, qui sont tes ancêtres et quel est ton village’. « 

Bâtir une œuvre commune

Evoquant l’esprit de communauté qui a prévalu durant ses années d’apprentissage de cinéaste, Haile Gerima exprime ses inquiétudes concernant la jeune génération.

« L’intérêt de notre groupe était notre curiosité du cinéma et des littératures du monde entier (Afrique, Asie, Amérique latine). J’ai six enfants et c’est une question qui me préoccupe aussi vis-à-vis de la plupart de mes étudiants : l’idée de la communauté ne les touche plus. Le monde digital est une chance car on peut tourner un film avec un téléphone, ou presque, mais cette génération est nettement plus isolée et égocentrée. Nous n’avons pas réussi à lui transmettre ce goût de la lutte et de la création communes. »

D’autant que, selon lui, les combats à mener sont encore nombreux et que les concessions faites ont pour seul but de « faire cesser la rébellion. C’est ce que nous avons entendu pendant huit ans : Vous avez Obama, de quoi vous plaignez-vous ? Cela a muselé une grande partie de la société noire. Ils ne pouvaient plus se plaindre. C’est de cette façon que les activistes sont intimidés pour ne pas devenir une force cohérente. Je suis conscient que la nouvelle génération fait face à une situation beaucoup plus compliquée car le capitalisme a muté, Trump est arrivé et la lutte de classes a complètement changé. Aujourd’hui, à travers le monde, un certain nombre de dirigeants très riches sont d’anciens marxistes, tout est bien plus complexe. »

A ses yeux, rien n’a changé durant les années Obama. « La structure du pouvoir est restée la même. Beaucoup d’activistes ont été pris dans un conflit de loyauté. Aujourd’hui que peuvent-ils dire alors qu’ils se sont tus durant huit années ? Bien sûr, Trump vient d’une autre planète alors qu’Obama était brillant intellectuellement, mais les structures restent les mêmes. Je pense que nous aurions dû être plus mobilisés et pointer les contradictions d’Obama. Nous nous sommes retrouvés coincés dans une position hypocrite où nous défilions dans les rues pour dénoncer les brutalités policières, le chômage, etc. Mais nous ne le faisions pas, ou moins, durant les années Obama. Se retrouver partie prenante de la machine oppressive alors que la population noire est majoritairement progressiste, cela a été très difficile et même tragique. »

Après Obama, le combat continue

« Le racisme est une réalité profondément ancrée dans l’histoire des Etats-Unis, c’est un combat de longue haleine », scande-t-il le ton grave, en fronçant les sourcils.

« Les Noirs ne peuvent pas faire changer d’avis les Blancs en défilant avec des pancartes #BlackLivesMatter, ils doivent se concentrer sur la formation et l’éducation des communautés noires afin que les Blancs ne puissent pas prendre l’avantage sur ce terrain. Il existe des Blancs progressistes qui mèneront ce combat au sein de leur propre communauté. Nous devons être prêts à mener le combat sur le plan des idées. Lorsqu’ils ont été confrontés à des esprits comme ceux de Malcolm X et de Martin Luther King, les Blancs se sont mis à réfléchir autrement et à les prendre au sérieux. »

Une chose est sûre, Gerima, lui, poursuit le combat.

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