RDC : L’art au quotidien

Denis Matemo passe le plus clair de son temps sagement assis sous le manguier de sa parcelle dans le quartier de Binza, sur les hauteurs de Kinshasa.

Mais maître Matemo, comme certains l’appellent ici, n’est pas un adepte du farniente. S’il reste sous le manguier, c’est pour se protéger des rayons du soleil et pour donner, chaque jour, les coups de pinceau qui donnent vie à ses toiles. Car Matemo, comme il signe toutes ses oeuvres, est un des artistes peintres les plus en vue ces dernières années à Kinshasa.

L’homme est un Kinois pur souche. Après des humanités aux Beaux Arts de Kinshasa, après un passage presque obligatoire par la case chômage, l’homme revient aux Beaux Arts en 1996 pour se lancer dans un graduat et, finalement, une licence.

Depuis, il n’a jamais quitté cette académie qui lui a proposé de devenir assistant. “C’est un moment de vrai bonheur d’aller à la rencontre des jeunes talents. On sent qu’on leur est utile, on se souvient des exemples des anciens qui nous ont accompagnés quand nous étions étudiants. Les étudiants nous apportent aussi beaucoup”.

Parallèlement à ses études supérieures, Matemo est repéré par un de ses enseignants, Roger Botembe Mimbayi qui fonde les Ateliers Botembe, une expérience de création communautaire qui a marqué le tournant du millénaire dans les arts plastiques congolais. “Ce fut une superbe expérience. Quand vous êtes étudiant et qu’un de vos enseignants, un de vos maîtres, vous invite à intégrer sa structure, c’est déjà une forme de reconnaissance qui vaut tous les diplômes, c’est une réussite personnelle”, se souvient Matemo.

Les Ateliers Botembe vivront près de dix ans avant que chaque artiste qui le compose reprenne son indépendance. Mais Matemo s’est fait un nom durant cet atelier. Son coup de pinceau, qui n’est pas sans rappeler celui du grand Maavinga, un autre de ses enseignants, se promène avec précision et fausse candeur sur le quotidien des Congolais qui l’entourent. “J’ai pu suivre l’enseignement de Maavinga. Aujourd’hui, je peux me revendiquer de son style tout en ayant développer une approche très personnelle. Maavinga est un maître exceptionnel, un homme d’une grande ouverture d’esprit. Quand il a vu que je progressais bien, il m’a proposé de travailler avec lui sur quelque fresques. Ce sont des moments d’initiation inoubliables.”

Ode à sa mère

Les femmes occupent une place essentielle dans le quotidien de Matemo. Seule ou entre amies, elles sont joyeuses ou graves, actives ou lascives mais toujours dignes et belles. Elles ont toujours cette élégance nonchalante de la femme africaine dans ses drapés colorés. “J’aime le bleu. J’aime toutes le couleurs vives”, explique l’artiste qui s’est retiré sous son manguier depuis quelques années “parce que quand vous restez à l’intérieur, comme les pièces sont petites et la chaleur intense, vous respirez des odeurs toxiques à longueur de journée. Ici, à l’extérieur, je n’ai pas ce souci et je suis toujours baigné d’une lumière naturelle exceptionnelle qui rend chaque tableau unique.”

Si la femme congolaise est omniprésente dans les tableaux de Matemo, c’est parce que l’artiste et l’homme cherchent à rendre un hommage appuyé à sa mère. “Quand j’étudiais, elle n’a jamais ménagé sa peine pour que je ne manque de rien. Sans elle, je ne serais pas où je suis aujourd’hui et, malheureusement, elle est décédée avant que je ne réussisse en peinture. Toutes les femmes congolaises que je dessine sont donc toutes des moments dans la vie de ma mère. Ce sont des femmes simples dans des positions simples. On ne triche pas avec le quotidien des gens qu’on aime”, poursuit-il.

Matemo est un des artistes plasticiens les mieux cotés de Kinshasa. L’homme vit de son art mais reconnaît que les temps ont déjà été meilleurs (“ils ont aussi déjà été bien pires”). Selon notre p-artiste : “Les gens achètent moins facilement ces derniers temps. On sent que l’argent circule moins. Je suis comme un vendeur du marché, je sens rapidement dans mon commerce quand la situation est moins bonne. Si je peins tous les jours, c’est par goût mais aussi par nécessité. Pas facile de vivre de son art au Congo. Le prix d’un de mes tableaux sur un format moyen est de 1500 dollars. Il y a eu des périodes plus fastes. Vous ne vendez pas tous les jours des tableaux et j’ai un style qui demande du détail et qui prend donc du temps.”, explique-t-il en pointant du doigt une fresque mettant en scène un superbe train bleu. “Une commande d’une compagnie de chemin de fer qui na finalement pas acheté la toile. J’ai perdu plusieurs jours sur ce tabeau sans rien gagner. La vie d’artiste n’est pas simple au Congo et, en même temps, nous sommes des privilégiés”.

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