Jupiter électrise les langues et cultures du Congo

Jupiter électrise les langues et cultures du Congo

Il défendra son nouvel album “Kin Sonic” sur la scène de l’AB, jeudi.

Je parle de ce que je vois mais je parle en parabole, comme on le fait dans mon ethnie. Il faut avoir la tête bien faite, ne pas être borné pour comprendre ce que je dis.” C’est ce goût pour la parabole qui a poussé Jupiter Bokondji, musicien et chanteur congolais à baptiser son groupe “Okwess international”.
“Okwess, c’est un mot qui sonne bien et puis, ça signifie la bouffe. Ça peut être la bouffe spirituelle, quelque chose qui peut être transmis comme la musique que tout le monde peut goûter, écouter ou danser. C’est l’idée du partage, en fait. Au Congo coexistent plus de 250 langues et 450 ethnies. Au départ, mon idée est de montrer la diversité culturelle du Congo. Alors que certains continuent à ne parler que de la rumba, je veux montrer que d’autres styles musicaux existent.”
Sur l’album “Kin Sonic” qui vient d’être édité, on comptabilise sept langues différentes pour onze morceaux.
“Je ne peux pas utiliser toutes les langues du Congo, ma préoccupation est d’ouvrir la porte pour que les gens aient la curiosité de venir y puiser. Je puise surtout dans les langues de mon ethnie mongo, un peu les langues des Tetela, les langues qui se parlent à Kinshasa, mais aussi le Tshiluba du Kasaï et des langues du Bandundu et du bas-Congo. Tout ce qui me traverse, je prends. Je peux même chanter en allemand et en français. Je suis illimité, je prends tout ce qui passe et (il claque des doigts, NdlR) je l’envoie.”
Happé par la musique traditionnelle
Ce mélange d’influences est une constante chez Jupiter, né Jean-Pierre Bokondji en 1963 à Kinshasa. “Comme j’ai vécu mon adolescence en Europe, j’ai écouté beaucoup de styles musicaux. Je me suis intéressé à la musique traditionnelle à mon retour au Congo. Mon père voulait me renvoyer en Europe pour continuer mes études, mais je n’ai pas voulu. J’ai choisi de rester à Kinshasa pour continuer à me documenter sur la culture congolaise. Cela m’a pris plus de 30 ans. J’étais tellement immergé dans ma musique que c’était important de collaborer ensuite avec d’autres artistes pour que cette sonorité soit universelle. Cette collaboration m’a aussi permis de me faire connaître à travers le monde.”
“Descendus à Kinshasa” à l’occasion du projet Africa Express, en 2007, Damon Albarn et Massive Attack avaient vu le film “La danse de Jupiter”, documentaire réalisé par Florent de la Tullaye et Renaud Barret. Sur place, ils rencontrent Jupiter, le staff Benda Bilili et Konono n°1. “On était tous dans la même envie de découverte. Ils étaient venus avec celui qui allait devenir mon manager Marc-Antoine Moreau. Je ne connaissais pas leur succès, on s’est liés; c’est après que j’ai découvert que c’était des personnalités en Europe”, se souvient Jupiter, sourire en coin.
Question de conscience
Ces rencontres et les tournées qui ont suivi ne lui ont pas donné l’envie de quitter la mère patrie, hypothèse qu’il repousse fermement en multipliant les arguments.
“Un, je n’ai pas choisi d’être Congolais, c’est la nature qui m’a demandé d’être là où je suis. Deux, j’ai grandi à Berlin-Est, j’ai vu la misère devant mes yeux alors que je vivais comme un petit prince. Une fois rentré chez moi, j’ai vécu la misère au Congo parce que mon père était redevenu fonctionnaire. A quoi sert d’immigrer, si vous n’avez pas la conscience de ce que vous êtes ? Je suis né Congolais et je veux changer des choses dans mon pays surtout dans le domaine qui m’a choisi et m’a avalé tout entier : la musique. J’ai une mission : bouleverser la donne musicale au Congo. C’est mystique, hein, il y a des choses comme cela qu’on ne peut pas expliquer…”
Pourtant, il reconnaît que le parcours d’artiste est loin d’être aisé.
“C’est vrai, la vie est difficile. On a connu des aînés qui faisaient de bonnes choses et qui ont émigré mais qu’ont-ils fait ensuite pour le pays ? Je vis au Congo, je dois affronter les difficultés de mon pays parce que l’homme naît, vit et disparaît. C’est comme ça. Et puis, je ne suis pas matérialiste. Je suis immatériel, j’ai un message à laisser à la jeunesse congolaise. De toute façon, nous sommes une génération sacrifiée car le grand problème du Congo, c’est que sa tête ne fonctionne pas encore bien. Le Congo n’est pas pauvre, c’est un pays riche. Quand la tête commencera à fonctionner, tout le reste suivra en très peu de temps.”
Dans l’intervalle, Jupiter agit et s’engage notamment vis-à-vis des enfants des rues, les “shegué”, en souvenir de cette période où, fuyant le domicile paternel, il a, lui aussi, squatté le bitume. “Grâce à la Fondation ‘Etoile du Congo’, on essaie de scolariser et d’encadrer ces enfants. J’en suis membre d’honneur, c’est-à-dire que j’aide à essayer de trouver des fonds… C’est la Princesse Rita (Kibinda Mariam) qui s’occupe de tout et qui les encadre”, précise-t-il.
Des thèmes qui interpellent
Le thème de l’injustice est très présent dans l’album, comme celui de “l’égoïsme, de la conscience et de la prévoyance. J’essaie d’interpeller les gens. Je ne parle pas que de la crise politique. Si le Congo ne fonctionne pas aujourd’hui, les causes sont multiples. Que font les multinationales ? Que fait l’Onu ? Elle est censée protéger la population, mais l’Onu compte seulement les morts. Et puis, l’injustice est une question universelle. Dans l’album, on parle aussi de l’amour du prochain, de la force spirituelle et du respect de la nature. Si la nature se met à vous avaler, il faut se demander ce que vous avez fait contre elle. Nous voulons que les choses changent à partir de la conscience humaine.”
Même traduites en paraboles, ces paroles-là pourraient le mettre en danger… “Quel danger ? On est né, on vit et on va disparaître. Si tu veux me tuer aujourd’hui, crois-tu que toi, tu vas rester éternellement ? Peur de qui ? Je parle en globalité. Je pourrais peut-être avoir peur des multinationales car elles sont plus puissantes et ce sont elles qui tiennent les clés de mon pays, les cordons de la bourse. Depuis Mobutu, ce n’est pas le peuple qui décide. Les décideurs, ce sont ceux qui prennent le coltan pour faire les téléphones et qui vendent les armes.”
Jeudi soir à l’Ancienne Belgique
Ce message imagé, traduit dans le livret du CD, Jupiter ira le porter en Belgique, en France, au Printemps de Bourges, et tout au long de sa tournée européenne. “Le premier album était celui de la maturité car j’ai commencé la musique en 1983 et mon premier album est sorti en 2013. Avec ‘Kin Sonic’ comme dans Supersonique, on passe à la vitesse supérieure, on file jusqu’à la troposhère, jusqu’aux astres. Warren Ellis, Damon Albarn et Massive Attack sont en train de me mettre en orbite et moi, je les tire avec moi pour les remercier.”
“Je vis au Congo,  je dois affronter  les difficultés  de mon pays.”
Jupiter
Chanteur et musicien congolais en concert jeudi à l’AB.
Après son premier album “Hôtel Univers” sorti en 2013, Jupiter Bokondji (au centre) revient faire danser et chanter la “richesse et la diversité culturelle” du Congo à l’AB.

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