L’Extrême-Nord du Cameroun, une région sinistrée, « verrou » de la présidentielle

L’Extrême-Nord du Cameroun, une région sinistrée, « verrou » de la présidentielle

Voter Paul Biya pour que « les Boko Haram soient expulsés du Cameroun »: à Mora, dans la région de l’Extrême-Nord prise pour cible depuis quatre ans par les djihadistes du groupe nigérian, Abdoulaye veut un plébiscite pour le président Biya, candidat dimanche à un septième mandat.

Lui vient de Kerawa, un village ciblé comme beaucoup dans cette région du Cameroun par les jihadistes. En 2015, ils se sont brièvement emparés de son village.

Aujourd’hui, l’armée y effectue des patrouilles régulièrement, symbole d’un retour relatif au calme.

« C’était horrible, vous ne comprendriez pas », souffle ce déplacé qui, à 23 ans, erre sur le marché de Mora avec sa boutique ambulante.

Sans carte d’identité, il ne votera pas mais, une affiche aux couleurs bleues de Biya collée sur son chariot, il veut quand même militer.

Avec plus de 1,2 million d’électeurs inscrits sur les quelque 6,6 millions dans le pays, l’Extrême-Nord, région la plus peuplée du Cameroun, est un bastion stratégique pour l’élection présidentielle.

A quelques jours du scrutin, l’organe national chargé d’organiser l’élection, Elecam, se veut rassurant: « il y a aura un bureau de vote dans chaque localité, comme prévu », indique Amadou Ali, délégué régional.

Pourtant, si les kamikazes qui ne cessaient d’endeuiller la région ont disparu, des assauts ont toujours lieu.

En septembre, un convoi du Bataillon d’intervention rapide (BIR, unité d’élite camerounaise) a été pris pour cible non loin d’Achmidé, à la frontière nigériane.

D’autres attaques sporadiques, principalement des pillages de magasins et lieux de stockage de nourriture, rythment les actualités de la région. « La vérité, c’est qu’il n’y a pas un jour sans attaque », soupire un notable de la région.

« L’Extrême-Nord est sécurisé », affirme au contraire un haut gradé de l’appareil sécuritaire à Mora.

Assez pour que l’élection se tienne dans chacun des 4.062 bureaux de vote de la région? « Aucun bureau ne sera délocalisé », selon le délégué régional d’Elecam.

Deux autres membres de l’organe national électoral ont quant à eux affirmé à l’AFP que certains bureaux de vote « seront regroupés » dans les « zones chaudes pour éviter qu’ils soient attaqués ».

– « Population pauvre et manipulable » –

Conscients de l’importance électorale de la région, les candidats à la présidentielle se succèdent à Maroua, capitale régionale.

Le président Paul Biya, candidat à un septième mandat après 35 ans au pouvoir, y est venu quelques heures samedi.

Lors du meeting, le président de l’Assemblée nationale originaire de la région, Djibril Cavaye Yeguie, a affirmé que les inscrits de l’Extrême-Nord voteront « à 100% » pour M. Biya.

Joshua Osih, candidat du principal parti d’opposition (SDF), y a aussi tenu meeting vendredi. D’autres candidats doivent s’y rendre avant dimanche.

Car l’Extrême-Nord reste « le verrou de l’élection », estime le notable.

« La population est pauvre et manipulable », affirme un chercheur en sciences sociales à Maroua, pour qui, « ici, on peut acheter le vote de quelqu’un pour 2.000 francs (CFA, 3 euros) tant les gens sont pauvres ».

Dans l’Extrême-Nord, 74% de la population vit sous le seuil de pauvreté contre 37,5% au niveau national, selon le centre d’analyses International Crisis Group (ICG).

Au meeting de M. Biya, l’administration et le parti au pouvoir RDPC (Rassemblement démocratique du peuple camerounais) avaient largement mis la main à la poche pour mobiliser les militants.

Le chercheur poursuit: « en plus, personne n’est là pour contrôler comme dans le reste du pays, alors il y a toujours des risques de fraude ».

A Elecam, on note seulement que des partis politiques n’ont pas déployé des observateurs dans certains bureaux de vote de la région, comme cela a été prévu dans le reste du pays.

En cause, un coût financier élevé pour déployer un observateur dans chaque bureau de la région.

L’organe d’organisation du scrutin a de même listé une cinquantaine de localités dont l’accès était difficile, à cause de « routes non carrossables », d’un « relief accidenté » ou de « zones d’inondation ».

Et sans la présence d’observateurs de partis, « beaucoup d’urnes pourraient finir +bourrées+ » dans certaines localités, estime le chercheur.

Après quatre ans de conflit, tous les habitants de la région interrogés ont déclaré faire fi de ces questions électorales, préférant se concentrer sur « des problèmes plus pragmatiques », selon l’un d’eux.​

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