Sénégal: ces enfants des rues parfois battus à mort par les marabouts

Sénégal: ces enfants des rues parfois battus à mort par les marabouts

Environ trente mille enfants, des talibés, envoyés dans les écoles coraniques, mendient dans la rue et sont maltraités, voire tués, par le marabout, s’ils ne ramènent pas la somme voulue.

La comédienne sénégalaise Patricia Gomis dénonce cette réalité dans son nouveau spectacle, « Petit bout de bois» dont nous avons découvert une étape de travail au Senghor.

Rencontre avec une femme de talent et d’engagement.

Une batterie de boîtes de conserves, d’apparence anodines, suspendues aux fils comme le linge au jardin. Des boîtes ou plutôt des «pots de tomates», précise la comédienne sénégalaise Patricia Gomis de l’association Djarama, avant d’ajouter qu’à l’intérieur se trouvent du sucre, des bougies et quelques pièces de monnaie, soit le matériel de survie des enfants des rues dans son pays, ceux que l’on appelle les talibés et qui mendient toute la journée pour ramener de l’argent au marabout censé leur enseigner le Coran.

Cinquante mille enfants concernés

Souvent, trop souvent hélas, après l’apprentissage des premiers versets, à cinq heures du matin, les talibés sont envoyés sur les routes et sont priés, le mot est faible, de revenir avec suffisamment d’argent le soir pour éviter les coups de bâtons ou de fil électrique, sans parler des abus sexuels, jusqu’à ce que mort s’en suive parfois.

Cette problématique, d’enfants dans les rues, bien connue au Sénégal, concerne environ 50 000 enfants dont trente mille sont des talibés, mais rapporte tellement d’argent aux marabouts qu’elle risque malheureusement d’avoir encore de beaux jours devant elle.

«Je m’appelle Ndongo, j’ai 16 ans, je vis dans la rue. Je suis né à Sibassor. Mon père a beaucoup d’enfants, 3 femmes, une charrette et son champ. Ma mère est morte, j’avais 6 ans. Père a décidé de m’envoyer au daara. Mon père a dit : Notre père a dit : «Je viendrais vous voir buu sobé yalla » (s’il plaît à dieu).  Il a dit au Sérigne Daara (maître coranique): «Tu as droit de vie, de mort sur eux », il l’a remercié et il est parti…. »

Cette réalité, Patricia Gomis, une comédienne très active au Sénégal, où elle a créé une école à pédagogie active et un festival de théâtre pour les enfants des rues, ne peut plus la supporter.

Elle veut la dénoncer à travers son spectacle, très Arte Povera, «Petit bout de bois», dont elle vient de montrer une étape de travail à une poignée de spectateurs belges venus la voir à l’Espace Senghor, lieu de prédilection pour ce genre de projet.

De ville en village

Bientôt, l’artiste parcourra son pays de ville en village pour informer les enfants et leurs parents à l’aide de ce théâtre action tellement efficace en Afrique. Peut-être sera-t-elle parfois accompagnée d’un musicien pour porter plus loin encore ses magnifiques chants a cappella.

Petite, comme elle le raconte dans «Petit bout de bois», elle voulait ressembler à ces enfants, enviait leur liberté, et ignorait bien sûr tout du scandale traduit à l’aide de marionnettes, de bois, de bric et de broc. Des poupées rafistolées,  à l’image des enfants qu’elles incarnent, et qui sortent peu à peu de ces boîtes surprises dans une scénographie ingénieuse pour un seul en scène encore en  «work in progress» mais déjà très révélateur et porté par une artiste talentueuse.

Des enquêtes réalisées auprès des enfants des rues ont permis l’écriture du texte. La réalisation de marionnettes a été effectuée avec les enfants du Village Pilote et Sylvie Baillon, du pôle des arts de la marionnette Le Tas de Sable, a mis le spectacle en scène.

Bien connue en théâtre jeune public belge pour y avoir déjà joué «Avanti» ou le plus autobiographique «Moi, Monsieur Moi», dans lequel elle évoque ses années d’esclavage en France, Patricia Gomis, spécialiste du jeu clownesque,  est venue en Belgique travailler sous la direction artistique de Jeannine Gretler, de la Cie Orange Sanguine.

Brûlé vif

Après avoir suivi, au petit village côtier de Ndayane, à une cinquantaine de kilomètres de Dakar, le formidable festival de théâtre pour les enfants des rues de Patricia Gomis,et de son association humaniste Djarama qui œuvre pour l’éducation des enfants, nous l’avons retrouvée en Belgique pour parler de cette problématique des enfants des rues.

«Il existe carrément de grandes écoles coraniques avec plus de 1500 enfants et une prison à l’intérieur.Les enfants se mutilent parfois pour sortir. Un de mes camarades s’est brûlé vif pour sortir de là. D’autres s’enfuient car ils ne ramènent pas la somme promise. L’état est au courant de la situation mais n’agit pas. Quand les enfants s’échappent, ils ne vont pas chez eux mais dans la rue et ne veulent plus vivre en famille.  Les daaras où ils vivent sont de véritables horreurs. Dans la rue, ils s’organisent en sociétés. Il faut se faire accepter par le chef de gangs. Ils sont parfois violés ».

Sénégal: du théâtre sur le sable pour les enfants des rues

Immense pauvreté

Pour expliquer tout cela, elle évoque l’immense pauvreté et le passé colonial. «Le colon est arrivé avec sa culture.Le musulman ne voulait pas perdre son identité, sa culture. D’où l’apprentissage du Coran, de la religion, du culte musulman.La pauvreté est due aux fortes sécheresses. Les greniers sont vides. Les gens se sont déplacés dans les grandes villes et les enfants ont commencé à mendier.

Aujourd’hui, il existe plus de mauvaises écoles coraniques que de bonnes.

Après avoir vécu cela, les enfants n’ont pas peur de la violence. Ils peuvent vivre dans des conditions difficiles.Sur les routes, ils vendent  de tout

Ils sont endurcis et parfois, plus tard, ils veulent devenir maîtres coraniques car cela rapporte beaucoup d’argent.

Certains prennent des maisons délabrées pour y «éduquer» les enfants. Il est symptomatique qu’en wolof, le mot « yar » signifie à la fois éduquer et cravache

Je me lève à 6 heures. Je vois les enfants dans les rues. Il fait froid.

Ils sont en habits légers. Ils mendient du matin au soir. On les appelle enfants mendiants. Il est hypocrite de la part de l’état et des Sénégalais d’accepter cette situation.La religion recommande de donner la charité alors les Sénégalais obéissent. Pendant les campagnes électorales, chaque gouvernement promet de lutter contre la charité mais ces promesses ne sont pas tenues. Je veux que les Sénégalais se rendent compte de ce qui se passe.»

 Ne plus donner d’argent

Que propose notre interlocutrice qui, devant son thé et ses fruits secs, ne peut s’empêcher de s’enflammer lorsqu’elle parle de ce sujet qui lui tient tellement à cœur. «La mendicité rapporte des milliards de CFA par an aux marabouts. Le gouvernement n’a donc aucun intérêt à la faire cesser.

Les ONG continuent à donner de l’argent aux États et, en ce sens, sont complices.Il faut que les parents fassent moins d’enfants.Et qu’ils arrêtent de donner de l’argent car en le faisant, ils entretiennent le système.

Il faut aussi établir des règles pour les écoles coraniques comme pour les écoles laïques.Il y a plein de normes pour les écoles laïques. On doit prouver qu’on est capable d’enseigner. Pourquoi n’est ce pas pareil pour les écoles coraniques?» conclut Patricia Gomis avant de reprendre son «Petit bout de bois» de pèlerin et de prêcher sa parole dans tout le pays.

Laurence Bertels

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