Rwanda : La libération surprise de prisonniers politiques pose question

Rwanda : La libération surprise de prisonniers politiques pose question

Plus de 2 000 détenus, dont l’opposante Victoire Ingabire, ont été relâchés par pardon présidentiel le 15 septembre dernier.

Si les autorités nient en bloc toute motivation sous-jacente, la libération inattendue de 2 140 prisonniers pose question, à moins d’un mois du sommet de la francophonie. Prévu les 11 et 12 octobre dans la capitale arménienne, le sommet de l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie) verra l’élection de son nouveau secrétaire générale à laquelle le Rwanda présente une candidate, Louise Mushikiwabo, soutenue par la France, contre la secrétaire générale sortante, la Canadienne Michaëlle Jean. La candidate dément tout calcul politique dans un entretien jeudi à TV5 monde, mais, pour les analystes, les motivations du président Kagame ne font pas de doute.

« Il s’agit bien d’un geste politique opportun et calibré », estime André Guichaoua, historien spécialiste du Rwanda. « Opportun pour contrer les réserves de nombreux pays francophones envers la candidature de Louise Mushikiwabo, l’actuelle ministre des Affaires étrangères, au poste de secrétaire générale de la Francophonie. Calibré sur le plan des effectifs concernés, du choix des quelques personnalités marquantes graciées et des limites fixées à la dite liberté recouvrée.« 

Si ces libérations anticipées ne sont pas à minorer et continuent le processus d’ouverture démocratique du pays engagé par l’entrée au Parlement d’un parti d’opposition, le Parti démocratique vert, au début du mois, il convient tout de même d’en nuancer la portée. De nombreux opposants demeurent en prison, parmi lesquels des membres du parti d’opposition non reconnu par les autorités, Forces démocratiques unifiées (FDU), le parti de Victoire Ingabire. Figure de l’opposition exilée aux Pays-Bas pendant 17 ans, Victoire Ingabire avait été arrêtée en 2010 peu de temps après son retour au Rwanda, alors qu’elle voulait se présenter à la présidentielle contre l’actuel président Paul Kagame. Avec elle, le chanteur Kizito Mihigo a également retrouvé la liberté. « Ces libérations veulent donc donner un signal d’ouverture politique et frapper les esprits avec des profils symboliques de condamnés connus : une opposante hutu déterminée et un jeune chanteur émancipé. Elles atténuent les récriminations de deux publics stigmatisés et maltraités », analyse le spécialiste.

Rwanda: pas de libération pour Diane Rwigara

« On relèvera encore que la grâce accordée par Paul Kagame n’a pas bénéficié à la candidate déboutée de la dernière campagne présidentielle, Diane Rwigara. Sa famille est désormais cernée par la justice et ses biens ont été saisis », ajoute André Guichaoua. Diane Rwigara, qui avait voulu défier le président Kagame en 2017, avait été bloquée par la commission électorale. Elle a ensuite été arrêtée et accusée de trahison. Son procès est en cours.

Par ailleurs, le quotidien rwandais New Times remarque dans un article que pardon et amnistie n’ont pas les mêmes implications et que les prisonniers graciés peuvent regagner leur cellule au moindre écart de conduite : « Il est important de noter que Mme Ingabire, qui a été reconnue coupable de crimes et condamnée à une peine de plus de six mois d’emprisonnement, ne peut pas briguer un poste politique au Rwanda avant longtemps, et doit être réhabilitée légalement. Autrement dit, Ingabire devra attendre sept ans la fin de sa peine, puis se comporter de façon exemplaire pendant cinq ans, puis demander sa réhabilitation – qui n’est pas automatique. »

Le journal met donc en garde les opposants fraîchement libérés qui avaient déclaré à leur sortie de prison vouloir continuer leur combat. Une analyse que partage André Guichaoua, pour qui « cette opération n’améliorera guère le sort des opposants politiques et des libres penseurs de l’intérieur ni n’élargira leurs marges de manœuvres sociales et politiques, sans parler des victimes de pratiques extrajudiciaires ». L’historien se réjouit cependant du succès des pressions internationales, notamment des États-Unis, qui ont poussé le pouvoir à réagir.

Rwanda: le droit à l’expression de l’opposante Ingabire a été violé

Par ailleurs, le mandat de Kagame à la tête de l’Union Africaine, qui expire en 2019, et les interrogations que suscite sa révision de la constitution de 2015, lui permettant de potentiellement se maintenir au pouvoir jusqu’en 2034, pourraient l’obliger à donner de nouveaux gages de son engagement en faveur d’une ouverture du pays estime le spécialiste qui conclue : « Il lui faudra faire des gestes d’ouverture et de renouvellement politiques plus convaincants que ces faux semblants homéopathiques. »

Que pensez-vous de cet article?

Derniers Articles

Journalistes

Dernières Vidéos