Triple meurtre sud-africain, les larmes de l’accusé

Triple meurtre sud-africain, les larmes de l’accusé

« L’agresseur riait en attaquant mon père”. L’Afrique du Sud a, depuis lundi, les yeux fixés sur le procès, intenté devant la haute cour du Cap, de Henri van Breda, 22 ans, accusé d’avoir tué à la hache trois membres de sa famille et blessé grièvement sa jeune soeur. Le jeune homme blond a plaidé “non coupable” et a toujours maintenu la même version des faits, survenus en janvier 2015: un assaillant cagoulé est responsable de la sanglante attaque dont il est sorti vivant.

L’attention du public est d’autant plus grande que l’affaire ressemble à une oeuvre de fiction: la famille est millionnaire (16 millions de dollars). Elle vivait dans un parc résidentiel de luxe, avec garde – qui ne laisse même pas passer la police sans feu vert de sa direction – à la sortie de Stellenbosch, la capitale vinicole du pays. Les van Breda étaient rentrés l’année précédente d’un séjour de huit ans en Australie. Et, last but not least, le seul témoin non accusé a perdu la mémoire.

Une silhouette sombre qui frappe

L’accusé affirme s’être rendu aux toilettes dans la nuit, alors qu’il jouait sur son téléphone portable, quand son attention a été attirée par le bruit sourd de coups.  Ouvrant la porte, il aurait vu “une silhouette sombre” frapper son frère Rudi, 22 ans, dans son lit de la chambre des garçons, à coups de hache.

Après quelques instants durant lesquels il n’a pas bien compris ce qu’il voyait, Henri van Breda a appelé au secours. Le père, 54 ans, est arrivé et a tenté de maîtriser l’inconnu, cagoulé; celui-ci l’a frappé à son tour et “riait en attaquant mon père”, vite terrassé. L’accusé a alors entendu sa mère, 55 ans, crier depuis sa chambre “mais qu’est-ce qui se passe?”; l’agresseur a quitté la chambre des garçons. Les corps de la mère et de la soeur, Marli, 16 ans, seront retrouvés sur le palier. Van Breda a alors trouvé le courage d’affronter l’agresseur, dont il pense qu’il était “noir”. Il assure avoir été surpris par la facilité avec laquelle il lui a arraché la hache – mais l’homme l’aurait aussitôt attaqué au couteau, le touchant au bras et au torse,  avant de fuir.

Quatre heures plus tard

En le poursuivant dans l’escalier, Henri van Breda serait tombé lourdement. Il dit avoir entendu “au moins deux hommes” se disputer en afrikaans. Le temps de sortir, par la porte de la cuisine restée ouverte, et il n’aurait trouvé personne. Remontant à l’étage, il se serait évanoui, pour ne se réveiller qu’au petit jour, tenter vainement d’appeler sa petite amie puis appeler les secours, quatre heures après les meurtres.

Selon ses dires, “dès le début”, la police l’a considéré comme coupable, ne lui a pas dit qu’il avait le droit de faire appel à un avocat et l’a contraint à demeurer en slip, claquant des dents dans une pièce rendue glaciale par l’air conditionné, pour lui extorquer une déclaration sous la contrainte. Au médecin qui l’examinait, les policiers auraient dit qu’ils pensaient que le jeune homme s’était infligé lui-même les blessures superficielles dont il souffrait

L’enregistrement de son appel au secours fait entendre une voix saccadée mais calme, malgré la lenteur exaspérante de l’opératrice; l’accusé explique avoir parlé lentement pour que l’opératrice comprenne son accent australien. Le policier arrivé le premier sur les lieux dit l’avoir trouvé “ému” mais qu’il ne pleurait pas.  Son haleine “sentait fortement l’alcool”, précise-t-il. Son pyjama-short et ses chaussettes étaient largement imbibés de sang – celui des membres de sa famille. La hache et le couteau abandonnés par l’agresseur appartiennent aux van Breda. La maison, au rez-de-chaussée, était impeccable, à l’exception de mégots de cigarettes sur le sol de la cuisine – ce que le policier trouvera “étrange”, a-t-il témoigné lundi. Il n’y avait aucune trace d’effraction et le portail du jardin était fermé à clé de l’intérieur. Un sac à main de luxe, avec un portefeuille plein d’argent, et un ordinateur portable qui se trouvaient dans la cuisine à portée de main n’ont pas été volés – ni rien dans la maison. On aurait entendu le bruit d’une dispute dans la maison van Breda le soir avant le crime.

Perdu la mémoire

Faute de preuves concluantes, ce n’est que 18 mois après les faits que la police indiquera à son avocat – un ténor du barreau, Pieter Botha – qu’elle l’arrêterait si le jeune van Breda ne se livrait pas; et il s’est livré. On ignore encore si la jeune soeur témoignera au procès: elle a échappé de peu à la mort mais a perdu la mémoire. Elle a néanmoins été empêchée de voir l’accusé sans témoin depuis les faits.

On évoque peu le mobile supposé du triple meurtre. La presse sud-africaine, après avoir présenté l’accusé comme un possible “accro au tik” – une drogue synthétique provoquant des comportements hyper-violents – assurait lundi qu’aucune trace de drogue n’avait été trouvée dans le sang du jeune homme.

Un parc pas si sécurisé

Me Botha a continué à mettre en doute la réalité de la sécurité du parc résidentiel où vivait les van Breda en notant qu’il n’y avait que deux gardes pour tout superviser. Après que la responsable du service de sécurité eut assuré que 18 personnes en étaient entrées ou sorties cette nuit-là et qu’elles étaient toutes munies d’une carte d’accès, la défense a diffusé une vidéo provenant des caméras de surveillance, montrant que cinq véhicules étaient entrés entre 3h et 5h25 du matin – période où a eu lieu le crime – le jour fatidique, alors que le garde de sécurité n’en a enregistré que deux.

Par ailleurs, la responsable a admis quatre « activations » du système de sécurité cette nuit-là, ajoutant qu’il ne s’agissait pas d’alarmes mais probablement de réactions à une baisse de courant. Me Botha a, lui, fait valoir que cela pouvait aussi être provoqué par une branche posée sur la clôture électrique afin qu’une personne franchisse le mur avant qu’arrive le garde. « Oui », a admis le témoin, « mais il aurait alors été capté par une caméra », a-t-elle assuré. Ce à quoi l’avocat de Henri van Breda a répliqué en soulignant que seuls 35% du périmètre clôturé étaient couverts par une caméra.

Le 9 mai, Christian Koegelenberg – un des deux membres du personnel soignant appelés sur les lieux du crime et qui ont permis de sauver la vie de la plus jeune des van Breda, Marli, 16 ans à l’époque – a témoigné s’en souvenir comme « la pire scène de crime vue en 39 ans de carrière ». Et de décrire les « flots de sang sur l’escalier », devant un accusé visiblement ému, pour la première fois depuis le début du procès. Marli a eu la jugulaire entamée par un coup de hache et cinq coups à la tête; elle sera appelée à témoigner contre son frère, assure la presse sud-africaine, bien qu’on la dise victime d’amnésie depuis la tragédie. Les parents et le frère de l’accusé ont reçu, en tout, une dizaine de coups de hache, auxquels ils ont succombé.

La hache du meurtre a été retrouvée sur les lieux; elle portait toujours le code-barre du magasin, indiquant un achat récent.

Les larmes de l’accusé

Alors que la police soupçonne Henri van Breda d’avoir exterminé sa famille « pour hériter », Cornelius van Breda, frère jumeau du père assassiné, est venu, le 10 mai, décrire devant la cour une famille unie, arrachant des larmes à l’accusé, auquel la presse sud-africaine a souvent reproché son impassibilité jusqu’ici. La famille van Breda était partie pour l’Australie en 2006 pour fuir l’insécurité sud-africaine, mais était rentrée en 2014 – quelques mois avant le crime – parce que la mère était malheureuse loin de sa famille.

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