Germaine Acogny, une femme et danseuse de tempérament

Germaine Acogny, une femme et danseuse de tempérament

Le cri d’alarme de la mère de la danse contemporaine africaine semble avoir été entendu. Partiellement. Un grain d’espoir souffle enfin sur l’Ecole des Sables. Rendez-vous à Toubab Dialaw avec la célèbre danseuse de Béjart.

Et soudain, tout parut simple… Après un premier contact, furtif et indécis, à l’issue de sa formidable version du « Sacre du printemps », « Mon élue noire » (Sacre#2), aux Halles de Schaerbeek, nous voici, au Sénégal, au jour et à l’heure convenus, à l’Ecole des Sables de Germaine Acogny, la mère de la danse contemporaine africaine.

Une sculpture élancée accueille le visiteur. Inspirant, le lieu dégagé s’ouvre sur la mer. Nous sommes à Toubab Dialaw, sur la Petite-Côte, à cinquante kilomètres de Dakar. Deux salles de danse attendent les artistes.

L’une, surélevée, offre une belle résonance et regarde la lagune. L’autre, dans le sable, se nomme Aloopho, comme la grand-mère de Germaine Acogny, prêtresse dansante de l’ethnie nigérienne Yourouban. Une femme incroyable, qui mit son fils au monde à soixante ans, et dont la chorégraphe bénino-sénégalaise est persuadée d’être la réincarnation.

De part et d’autre des salles de danse, des logements pour accueillir les stagiaires, des coins ombragés et partout, une âme singulière, accrue par le ressac et l’éternel harmattan.

Sous la toile, une cinquantaine d’élèves, venus du monde entier, s’échauffent aux injonctions de Patrick Acogny, fils de Germaine, et directeur artistique de l’Ecole des Sables.

Se contracter, se décontracter, baisser la tête, ouvrir le torse au monde. L’échauffement dure un petit temps puis les premiers accords de djembé se font entendre. Les corps se meuvent, tous unis derrière les gestes et pliés du maître, simples, éloquents, ancestraux parfois. Entre africanité et contemporanéité.

Interview de Germaine Acogny : https://www.ultimedia.com/deliver/generic/iframe/mdtk/01032022/src/k0mv30/zone/1/showtitle/1/

Imposante

Puis, arrive Germaine Acogny. Digne, imposante, du haut de ses 73 ans. Seule danseuse africaine de Béjart, elle dirigea Mudra Afrique, entre 1977 et 1982, avant de fonder l’Ecole des Sables, en 1998. La tête rasée, impressionnante mais d’une grande douceur, elle nous accueille, deux heures durant, dans sa maison, très contemporaine, en bas du domaine, plus proche de l’océan. Au-dessus du canapé de cuir ocre, où elle nous sert un jus de bissap – boisson locale à base de fleurs d’hibiscus – trône une célèbre photo d’elle, en noir et blanc, fumant la pipe.

Cri d’alarme

Très présente dans l’actualité ces derniers temps en raison de sa tournée européenne mais aussi du véritable cri d’alarme lancé pour sauver l’Ecole des Sables, qui risque de devoir fermer ses portes, Germaine Acogny peut, avec son mari Helmut Vogt, enfin respirer un peu. Un grain d’espoir vient de souffler sur leur école. Juste un grain, de quoi tenir quelques mois grâce à une enveloppe de quinze mille euros octroyée par un nouveau ministre de la Culture, Abdou Latif Coulibaly, sensible aux arts, et fidèle à Léopold Sédar Senghor dont le souvenir plane encore sur tout le pays. L’Ecole des Sables est le seul centre de formation professionnelle pour toute l’Afrique. Et les danseurs africains peuvent participer au stage gratuitement, un impératif sur le continent. Mais cette dimension démocratique, humaniste et sociale a un coût : 200 000 euros par an ! Et les divers stages payants pour les danseurs internationaux ne couvrent pas les frais de fonctionnement. Le combat reste donc permanent. Il s’accroît même depuis qu’a cessé le soutien de la Fondation Doen, qui a duré neuf ans, un bail qu’il n’est plus possible de renouveler. « On a besoin de 100 000 euros. Les frais d’entretien sont énormes. Les bâtiments bougent. Il faut que ce soit propre. C’est un vrai gouffre« , nous dit notre interlocutrice.

Un dîner avec le roi Baudouin

Retour, dès le troisième verre de bissap, sur une existence peu banale. Danseuse de formation classique et africaine, Germaine Acogny ouvre une école de danse rythmique à Dakar. Le philosophe Roger Garaudy passe par là et s’intéresse à la méthode Acogny qui s’inspire du fromager, ce majestueux arbre africain, souvent millénaire. Une technique très codifiée, comprenant une soixantaine de mouvements précis – le nénuphar, l’épervier, le baobab dansant… – selon un rythme de percussion, source d’énergie. Garaudy parlera de la chorégraphe à Senghor, lequel rêvait de faire du Sénégal la Grèce de l’Afrique. Senghor la mènera à Béjart. Et donc à Bruxelles. « J’étais inquiète et Senghor a mis du temps à me dire que Maurice Béjart appréciait ce que je faisais. Ce jour-là, nous avons été reçus au Palais royal pour un repas avec le roi Baudouin. Comme Senghor se nourrissait de manière très frugale, nous avons mangé légèrement également. Mais quand nous sommes sortis du Palais, nous sommes allés dans un restaurant de la Petite rue des Bouchers ! Pour moi, revenir à Bruxelles avec ‘Le Sacre’, c’était comme boucler la boucle. J’ai caressé le bras de ‘t Serclaes et je me suis rendue chez P.A.R.T.S [Performing Arts Research and Training Studios, l’école attenante à la Cie Rosas d’ATDK, à Bruxelles, NdlR] . Chaque fois que je danse, j’invoque Pina Bausch et… Anne Teresa De Keersmaeker. Des élèves de son école P.A.R.T.S viennent d’ailleurs ici chaque année. »

Mudra Afrique

Suite à sa rencontre avec Maurice Béjart, Germaine Acogny dirigera Mudra Afrique pendant cinq ans. « Mudra Afrique a fermé ses portes en 82. Je n’ avais plus de travail. J’avais rencontré Helmut qui avait découvert mon livre, ‘La Danse africaine’, à la Foire de Francfort, et qui est venu me voir à Aix-en-Provence où je participais à un stage avec Maurice Béjart et Pierre Henry. Mudra avait fermé mais moi je voulais continuer, persuadée qu’une idée ne meurt jamais, qu’il fallait une formation pour la danse africaine, qu’on ne pouvait pas se contenter des danses populaires, qu’on devait permettre aux artistes d’en faire leur métier et au public de voir autre chose que les danses patrimoniales. J’ai donné des cours dans toute l’Europe. Puis, j’ai décidé d’aller en Casamance. Nous nous sommes installés à Fanghoune, dans ce petit village de deux cents habitants. Nous donnions cours sous le fromager, jusqu’à ce que la situation devienne trop dangereuse pour faire venir des danseurs dans la région. Le berger qui gardait les vaches jouait du tambour. On discutait avec les femmes du village. De la polygamie, par exemple. Le fait que le mari ait plusieurs femmes permettait de les aider aux champs. Puis, elles allaient à Dakar, faire des ménages, et revenaient enceintes d’un autre homme. Leurs maris ne disaient rien. Elles étaient d’une liberté incroyable. Mon premier mari avait également voulu prendre une deuxième femme, mais il était chrétien. Si on avait discuté, on aurait pu s’arranger. Moi, je voulais danser de par le monde. Alors, j’aurais pu voyager pendant qu’elle élevait mes enfants. Mais nous n’avons pas pu nous arranger… »

L’errance après la Casamance

Après l’aventure de la Casamance, et quelques années d’errance, Germaine Acogny et Helmut Vogt arrivent à Toubab Dialaw, grâce à Gérard Chenet, une personnalité dans la région, un Haïtien, ancien avocat, qui a décidé de tout lâcher pour créer, en 1968, une résidence d’artistes, Sobobade, qui accueillerait des festivals, des stages de yoga, de méditation… Une ambiance Hare Krishna dans une architecture à la Gaudi, dont Chenet ignorait jusqu’à l’existence. « On a dansé dans la cour puis on a émigré ici, à quelques kilomètres. A l’époque, il n’y avait pas une seule maison entre lui et nous ! »

L’Ecole des Sables a été créée en 1998 sur ce terrain de quatre hectares et demi, entre Thiès et Dakar, que Germaine et Helmut avaient acheté pour une retraite vite devenue hyperactive. Ils y ont mis tout leur argent. Le premier stage a eu lieu sur la plage. La Fondation new-yorkaise Arts International, tombée amoureuse du projet, a débloqué 300 000 dollars. La construction pouvait se poursuivre, grâce au soutien, également, de la Communauté européenne. Le projet n’a fait que croître et jouit aujourd’hui d’une réputation dans le monde entier. « Mais le plus difficile, nous dit Helmut Vogt, reste l’octroi des subsides pour le fonctionnement. » D’où cet appel au secours lancé tous azimuts. L’année 2017 a été particulièrement critique pour l’Ecole qui a failli devoir fermer ses portes. Une issue tout simplement inimaginable pour Germaine Acogny.

Bio express

Germaine Acogny naît au Bénin en 1944. Entre 1977 et 1982, elle dirige Mudra Afrique, créée par Maurice Béjart et le président Léopold Sédar Senghor à Dakar. Après la fermeture de Mudra Afrique, elle enseigne à L’Isle-Jourdain, à 35 km de Toulouse, puis s’installe à Bruxelles avec la compagnie de Maurice Béjart.

En 1998, elle crée l’association Jant-Bi/l’Ecole des Sables. Chevalier de l’ordre du Mérite et officier de l’ordre des Arts et des Lettres de la République française ainsi que chevalier de l’ordre national du Lion du Sénégal, elle est classée, en 2014, parmi les “50 personnalités africaines les plus influentes dans le monde”.

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