Pourquoi le Maroc réinstaure le service militaire

Pourquoi le Maroc réinstaure le service militaire

Par Julie Chaudier, correspondante au Maroc

Le palais propose une conscription obligatoire pour les 19-25 ans.

L’effet de surprise a été total. La défense nationale relevant directement du palais royal, les ministres n’étaient visiblement pas au courant de son intention de réinstaurer le service militaire. Lundi, lors de la fête de la jeunesse, ils ont pourtant bien adopté le projet de loi qui rétablit la conscription lors du Conseil des ministres. Celui-ci prévoit que tous les jeunes de 19 à 25 ans effectuent un an de service militaire. Ne seront exemptés, de manière temporaire ou définitive, que ceux qui sont malades, soutiens de famille ou étudiants.

“L’armée marocaine est suffisamment armée et nombreuse pour ne pas faire des jeunes conscrits de la chair à canon”, veut croire Ahmed Ghayat, président de l’association Marocains Pluriels. L’objectif du nouveau service militaire ne serait donc pas de grossir une troupe déjà pléthorique – 195 000 hommes en 2016 – mais de “renforcer le sens de la citoyenneté chez les jeunes” en réduisant, du même coup, les velléités contestataires qui agitent souvent la jeunesse.

“On a laissé ces gosses à la marge de la société. L’école et la famille ont failli, alors il faut trouver une passerelle pour leur transmettre des valeurs, un sentiment de patriotisme largement perdu, la discipline, le respect, le sens du devoir. Si ce service militaire est conçu avec intelligence, que les objectifs sont bien définis, que des formations sont accordées… ce peut être un bon creuset”, estime Ahmed Ghayat.

Une opportunité à défaut d’alternative

Parmi les premiers concernés, les réactions sont mitigées. “Dans ma famille, deux jeunes ont reçu la nouvelle avec beaucoup d’enthousiasme parce qu’ils ont essayé à plusieurs reprises d’entrer dans l’armée sans y parvenir. Pour eux, c’est une nouvelle chance”, raconte Zouhir Addaoui, 25 ans, étudiant en sociologie à la faculté de Meknès. En effet, dans le Royaume, l’armée n’est pas un repoussoir mais le seul horizon de beaucoup de jeunes hommes déscolarisés avant le lycée. “J’ai discuté avec des jeunes de cette nouvelle et ils étaient plutôt mécontents car ils ne veulent pas d’un service qui soit obligatoire. Ils veulent intégrer l’armée, certainement, mais pas avec la petite solde d’un stagiaire” ajoute Abdemounaïm, 33 ans, professeur de sport au lycée d’El Kbab. Dans ce village près de Beni Mellal, dans cette partie du Maroc réputée “inutile” qui manque terriblement d’opportunités, “il y a beaucoup de jeunes qui ont arrêté l’école après le collège”, estime tout de même Zouhir Addaoui. “Ils ne font pas d’études, ne travaillent pas et restent là à ne rien faire alors qu’ils aimeraient entrer dans le domaine militaire. Alors pour eux, je pense que le service militaire est une bonne opportunité à défaut d’alternative en matière de formation professionnelle”, ajoute M. Addaoui.

Les jeunes Belgo-Marocains concernés

De fait, 27,9 % des Marocains âgés de 15 à 24 ans ne travaillent pas et ne font pas d’études. Dans le même temps, le chômage touche sévèrement 26,5 % de ceux qui s’aventurent sur le marché du travail. Dès lors, la réinstauration du service militaire semble effectivement l’occasion d’occuper une jeunesse en déshérence. “C’est une mauvaise solution et une fuite en avant face à un problème réel : un moyen d’occuper une classe d’âge pléthorique à laquelle le pays n’a rien (d’autre) à offrir que le chômage et l’absence de perspectives. Un constat d’échec sociétal camouflé en élan patriotique”, commente pourtant la documentariste Simone Bitton amère, sur Facebook.

Le projet de loi instaurant le service militaire ne mentionne pas le cas de la double nationalité ou de la naissance à l’étranger parmi les motifs d’exemption provisoire ou définitive du service militaire. Il n’est même fait aucune mention des Marocains vivant à l’étranger dans la loi. Dans la mesure où tous les enfants de Marocains sont considérés comme Marocains par le Royaume, ils sont donc pour l’heure en théorie, et en l’absence de précisions règlementaires, concernés par l’obligation de service militaire.

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