Ethiopie : L’incroyable printemps d’Abiy

Ethiopie : L’incroyable printemps d’Abiy

Tandis que le Congo s’enfonce dans une inquiétante incertitude, la vieille Ethiopie vit un printemps salutaire, impulsé par l’incroyable Abyi Ahmed. 

« Cet homme est incroyable !« , s’exclame Tristan Coloma, rédacteur en chef de la « Lettre de l’Océan Indien » de Paris, évoquant les changements spectaculaires, survenus depuis l’élection en avril dernier, du Premier ministre éthiopien Abyi Ahmed Ali.

Peu avaient vu venir cet homme de 41 ans, dont le profil tranche nettement avec le père du régime actuel, l’austère combattant tigréen, Meles Zenawi qui présida d’une main de fer aux destinées du pays de 1991 à 2012. De père musulman et de mère chrétienne, jovial, Abiy Ahmed est le premier membre de l’ethnie oromo, la plus importante du pays, à avoir accédé au poste de premier ministre, le 2 avril dernier, avec le soutien de la puissance coalition du Front démocratique révolutionnaire populaire éthiopien (FDRPE). Cela dit, l’homme n’est pas un pied tendre A 14 ans, il avait déjà rejoint la lutte armée contre le régime du DERG de l’implacable colonel Mengistu Haile Mariam, avant de devenir officier des renseignements militaires et d’accumuler les diplômes (génie informatique, cryptologie, leadership transformationnel et doctorat de l’Institut d’études de paix et de sécurité d’Addis Abeba). Mais ce lieutenant-colonel qui fut déployé en 1995 dans la Force de maintien de la paix des Nations Unies (MINUAR), au Rwanda, est aussi un politique, devenant ces dernières années ministre de la Science et de la Technologie et vice-président de la région d’Oromia.

Sa désignation par le FDRPE avait été perçue comme une tentative du pouvoir de couper l’herbe sous le pied au soulèvement oromo lancé en 2014 , que n’avait pu calmer son prédécesseur Desalegn Haile Mariam, auquel s’est ajoutée la révolte des Amharas, l’ethnie d’Addis et la seconde en importance du pays.

En quelques semaines, l’homme a désarçonné les sceptiques, posant des gestes forts.

Fin mai, des centaines de prisonniers politiques ont été libérés. Le 5 juin, a été levé l’état d’urgence réinstauré après la démission surprise, le 15 février, de Desalegn, après avoir été imposé d’octobre 2016 à août 2017. Le nouveau premier ministre a multiplié les déclarations d’apaisement et rétabli les communications internet hors de la capitale. Et le 22 juin, le Committee to Protect Journalists de New York a salué sa décision d’autoriser l’accès à 260 sites jusqu’alors bloqués. Auparavant, Abiy Ahmed avait déjà sidéré ses compatriotes, lors d’une visite dans sa turbulente région oromo, en déclarant que l’Ethiopie était «désormais sur la voie du changement et de l’amour » et en demandant pardon « du fond du cœur » à l’opposition, aux défenseurs des droits de l’homme et aux journalistes.

Le vent du changement a aussi soufflé sur les relations internationales. Abiy Ahmed a rétabli le dialogue interrompu avec l’Erythrée voisine depuis les accords d’Alger de 2000, en accueillant à Addis Abeba le 26 juin dernier une délégation conduite par le ministre des Affaires étrangères du pays voisin, Osman Saleh, ouvrant la perspective d’une paix durable entre les deux pays. L’Ethiopie semble désormais à accepter les conclusions de la Commission de démarcation de la frontière mise en place après les accords d’Alger qui préconisait que la ville de Badme revienne à l’Érythrée

Un vent de liberté souffle sur Addis, comme l’a démontré la manifestation du 23 juin dernier, qui a vu des dizaines de milliers de personnes envahir l’immense Meskel Square pour écouter le premier discours du chef du gouvernement. Ô paradoxe, ce sont ses opposants naguère les plus virulents qui lui dressent les éloges les plus vibrants. Parmi eux, « Andy » Tsige Andargachew, prisonnier politique anglo-éthiopien, longuement reçu après sa libération par le Premier ministre et l’exilé Berhane Nega, chef du mouvement rebelle Ginbot 7, tous deux invités par la députée socialiste portugaise Ana Gomes, au Parlement européen, le 26 juin dernier. A cette occasion, Berhane Nega a annoncé l’abandon de la lutte armée et son prochain retour, sans conditions à Addis. Il a aussi déclaré son soutien au Premier ministre, affirmant : « nous vivons un moment d’espoir mais dangereux ». Car la vieille garde fait de la résistance. La manifestation du 23 juin a été endeuillée par l’explosion d’une grenade qui a fait un mort et plus de 150 blessés ; un attentat attribué par Abiy Ahmed à des « forces opposées à la paix ». Populaire, Abiy, « l’incroyable », n’a pas que des amis.

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