Un livre explore les 1001 Haïti dont tout le monde rêve

Un livre explore les 1001 Haïti dont tout le monde rêve

Deux hommes rêvent de transformer le quotidien de la cité de Jérémie et s’engagent sur le chemin périlleux des élections en Haïti. « Dieu ne tue personne en Haïti », le nouveau roman de Mischa Berlinski, se déguste comme un mille-feuilles, chaque chapitre dévoilant de nouveaux personnages aux histoires amples et déroutantes.

Surnommée la “Cité des poètes”, Jérémie aurait tout pour être heureuse si l’absence d’accès à une route digne de ce nom ne mettait ses habitants dans l’impossibilité de vendre leurs marchandises, de valoriser leurs récoltes, d’accéder aux soins de santé ou de se procurer des biens de première nécessité à un prix raisonnable, ou même décent.

L’urgence de construire cette route va pousser deux hommes de bonne volonté à unir leurs efforts et partant, leurs destins. D’un côté, Terry White, ex-shérif de Floride, qui cherche à donner un sens à sa présence en Haïti au sein des forces des Nations unies ; de l’autre, Johel Célestin, juge intègre et réputé, bien décidé à ce que son pays sorte du gouffre dans lequel il est tombé.

Le réel, le conte et l’imaginaire

La force de Mischa Berlinski est de parvenir à nous faire entrer dans la grande Histoire de cette île riche et complexe, au passé unique et glorieux en passant par la petite porte des (més) aventures de ses habitants. Qu’ils soient métis, noirs, nés en Haïti ou expatriés, nouveaux arrivés ou rapatriés, Marrons ou Blancs.

A la manière des promeneurs du lac, rêveurs éveillés et amateurs de ricochets, Mischa Berlinski multiplie les ronds dans l’onde, dévoilant ainsi tout un réseau de relations, proches ou lointaines, des plus évidentes aux plus souterraines. A chaque chapitre, un nouveau point d’impact est révélé et relié à son voisin le plus proche jusqu’à former, au fil des pages, une impressionnante topographie d’Haïti, de sa capitale bruyante aux côtes les plus sauvages et reculées.

Ce qui fascine dans ce récit, c’est sa profondeur et sa résonance, dévoilant une riche cartographie humaine. A travers les multiples personnages que le narrateur croise et auxquels il s’attache, se dessine un portrait vibrant de la ville de Jérémie avec ses coups durs, ses injustices, ses victoires et ses bassesses. Ce quotidien qui pourrait sembler désespérant à tant de ses habitants les plus humbles s’ils n’avaient pas “l’espoir” de lendemains qui chantent.

Marier la plume du journaliste et celle de l’écrivain

Au fil de cette histoire ample, fascinante et nuancée, l’auteur révèle son sens aigu de l’observation et de l’ironie, son goût de la formule qui claque et de la métaphore, mis au service d’une écriture fluide et imagée, d’anecdotes savoureuses et d’un incroyable éventail de personnages touchants et hauts en couleur. Chacun d’entre eux prend vie et révèle la complexité des intérêts qui s’affrontent dans et autour d’Haïti.

Politiciens véreux, vieilles familles autoritaires et pleines de morgue, humanitaires sans scrupule ou sans formation, Casques bleus dépassés ou impassibles : cette faune hétéroclite qu’on ne croise que dans ces coins reculés de la planète où le hasard a rassemblé des contingents d’expatriés, de coopérants et de personnalités du cru.

Masqué derrière son narrateur sans nom, c’est une part de son expérience que Mischa Berlinski partage : quatre années passées au cœur des Caraïbes, dans le sillage de son épouse, membre du personnel civil des Nations unies en Haïti (Minustah) et si l’on y perçoit la part du réel, du fait divers et du conte, difficile d’y déceler avec précision la part née de son imaginaire.

Karin Tshidimba

Extrait

« Ces marchandes représentaient l’Haïti que j’aimais le plus : indomptable, mystique, courageuse. Rien n’aurait pu stopper leur lente progression jusqu’au marché, et encore moins la politique : ça, c’était l’affaire de Port-au-Prince, cette chose qui échauffait les hommes et les poussait à se rassembler autour des transistors. Même si Jérémie avait été en flammes, elles auraient continué à venir, disposant leurs fruits à pain sur une bâche et attendant patiemment que Dieu juge bon de leur envoyer un client.” (pp. 350- 351)

« Dieu ne tue personne en Haïti », Mischa Berlinski, Ed. Albin Michel, 495 pp., env. 23,90  €

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