L’économie égyptienne est sinistrée, la Sissimania est terminée

L’économie égyptienne est sinistrée, la Sissimania est terminée

Dans une étude parue en février dernier, « Égypte 2017 : vers de nouvelles turbulences ?», Denis Bauchard, conseiller pour le Moyen Orient à l’Institut français des relations internationales (Ifri), fait le constat d’une situation économique aujourd’hui « sinistrée » en Égypte.

Des difficultés économiques qui pèsent directement sur les classes les plus déshéritées, et qui pourraient bien ranimer un mécontentement populaire essoufflé, plus de six ans après une révolution dont les acquis ont été balayés par le régime militaire du président Abdel Fatah Sissi.

Tous les piliers économiques traditionnels affectés

En novembre 2016, l’Égypte a conclu un accord avec le Fonds monétaire international (FMI) pour une aide de 12 milliards de dollars sur trois ans qui doit l’aider à sortir d’une crise économique qui ne fait que s’aggraver depuis quelques années. Un accord qui « ne saurait régler à lui seul les graves problèmes de nature structurelle que connaît le pays », selon Denis Bauchard.

L’Égypte souffre d’une chute brutale des transferts financiers de ses près de 3 millions de ressortissants qui travaillent aujourd’hui à l’étranger. Essentiellement employés dans un secteur du bâtiment public à l’arrêt dans les pays du Golfe du fait de la crise économique, et en Libye du fait d’une situation politique et sécuritaire instable, les travailleurs n’ont d’autre choix que de rentrer en Égypte. Un chute des transferts financiers qui a représenté une perte de près de 11 milliards de dollars en 2016.

Avec l’augmentation du prix du pétrole, l’Égypte a également vu ses recettes pétrolières baisser de 30 % en 2016. Pire encore, elle doit maintenant importer l’or noir pour répondre aux besoins d’une population de plus de 90 millions d’habitants, et qui croît chaque année de près de 1,5 millions de têtes. Même les recettes tirées du précieux Canal de Suez ne semblent plus aussi solides qu’avant, et enregistrent une petite baisse. Malgré les travaux d’élargissement du canal mis en œuvre par le président Sissi en 2015, l’Égypte subit en effet les répercussions du ralentissement économique de l’Inde et de la Chine qui affectent aujourd’hui le commerce mondial.

Enfin, le climat général sécuritaire du aux attentats en Europe et au Moyen Orient a eu raison du tourisme de masse qui faisait autrefois les bons comptes de l’Égypte. « En 2016, le nombre de touristes a chuté à 5 millions de visiteurs contre près de 15 millions en 2011 avant le début de la crise politique du printemps arabe », précise toujours Denis Bauchard dans son étude. L’attentat contre un avion de ligne en provenance de la station balnéaire de Charm el-Cheikh ayant coûté la vie à de nombreux touristes russes, et poussé Moscou à suspendre tous ses vols à destination de cette localité touristique en 2015, illustre ces répercussions sur l’économie du pays.

Perfusion financière internationale

Pour faire face à un ralentissement de sa croissance qui se traduit par une inflation annuelle de plus de 20%, un accroissement du déficit budgétaire à 12% du PIB, et une dévaluation de la livre égyptienne de près de 50%, l’Égypte est aujourd’hui contrainte de recourir à l’aide financière du FMI, mais aussi d’accepter celle d’autres États ayant intérêt à la stabilité de l’Égypte. « Depuis 2013, l’Arabie Saoudite a accordé plus de 25 milliards de dollars d’aide financière sous différentes formes permettant à l’Égypte d’échapper à la banqueroute financière : aide budgétaire, financement concessionnels pour son approvisionnement en hydrocarbures… », énumère Denis Bauchard.

L’Égypte qui a déjà reçu 2,7 milliards de dollars d’aide du FMI devrait par ailleurs bientôt recevoir le versement d’une nouvelle tranche d’aide de l’organisation internationale. Mais cette aide implique des concessions importantes. Le Caire a consenti à des réformes économiques et a notamment diminué les subventions sur l’électricité et l’essence (qui représente un quart du budget national), et a introduit une taxe sur la valeur ajoutée (TVA). Si le gouvernement a promis de ne pas toucher aux subventions sur les produits de base, certaines pénuries alimentaires seraient déjà constatées faisant craindre à Denis Bauchard des «émeutes de la faim».

Un tiers de la population sous le seuil de pauvreté

Début mars ont eu lieu des manifestations à Alexandrie et dans plusieurs villes du pays. Des centaines de personnes se sont regroupées après que le ministre de l’Approvisionnement a annoncé la réduction d’une part des subventions sur le pain. Le pain subventionné coûte un demi-centime d’euro la galette de 300 grammes soit un dixième du prix réel en Égypte. Si le gouvernement a finalement rapidement fait marche arrière, l’augmentation du prix du pain, qui constitue l’essentiel de l’alimentation des Égyptiens et surtout des populations les plus pauvres, n’est pas de bonne augure. Les «émeutes du pain» avait déjà provoqué le chaos en 1977.

Aujourd’hui, un tiers de la population vit toujours sous le seuil de pauvreté en Égypte. La même population qui subit de plein fouet la nouvelle rigueur économique du gouvernement du président Abdel Fatah Sissi. Selon Denis Bauchard, ce-dernier porte personnellement « le poids de la responsabilité de l’échec économique comme de l’échec sécuritaire » du pays, et est ainsi de plus en plus ouvertement critiqué. Couplée aux difficultés économiques, la répression du régime militaire pourrait ainsi acter la fin de la « période de Sissimania » et laisser craindre, comme le suggère l’étude de l’ancien diplomate, de « nouvelles turbulences en 2017 ».

A.W.-H (st.)

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