La campagne de boycott au Maroc fait des dégâts

La campagne de boycott au Maroc fait des dégâts

Julie Chaudier, Correspondante à Casablanca

Le peuple marocain n’a pas fait la révolution ni rejoint la vague printanière arabe, mais il a fait quelque chose d’unique que les gens du Printemps arabe n’ont pas fait… La campagne de boycott a poussé le chef de gouvernement, les ministres et les dirigeants à s’excuser”, écrit Ahmed al T. sur Twitter (#Boycott). Depuis le 20 avril, les réseaux sociaux relaient un appel au boycott contre trois marques marocaines accusées de pratiquer des prix trop élevés : l’eau minérale Sidi Ali, les carburants d’Afriquia et le lait de Centrale Danone.

Après cinq semaines de boycott, la Centrale Danone, filiale marocaine du groupe français Danone, est exsangue. Didier Lamblin, son directeur général, a finalement décidé de réduire de 30  % ses achats de lait aux coopératives de collecte des éleveurs de son réseau, à compter du 29 mai.

“L’impact [du boycott sur nos affaires, ndlr] est très significatif et il a conduit à […] freiner les recrutements, arrêter toute formation, geler tous les investissements, arrêter toutes les donations aux fondations, [réduire] la collecte parce que l’on ne sait plus quoi faire du lait, [arrêter] tous les contrats d’intérim de moins de six mois pour faire face aux nombreux arrêts de lignes de production et à la réorganisation de nos tournées de camions”, a-t-il déclaré dans une interview à Médias 24 pour sa première déclaration à la presse, ce mardi 29 mai.

Un boycott très suivi, même lors du ramadan

La Centrale Danone est la plus atteinte par la campagne de boycott parce que le lait est le plus consommé des trois produits concernés. Ainsi, 82 % des femmes qui achetaient hier les produits Centrale Danone ont aujourd’hui changé de marque, selon un sondage réalisé la semaine dernière par Sunergia pour le quotidien “L’Economiste”. De fait, la campagne de boycott est très suivie puisque 42  % des Marocains y participent. Loin de s’atténuer avec le début du ramadan, période de forte consommation, l’appel s’étend même à d’autres produits, tel le poisson, depuis la semaine dernière (#Laisselepourrir), dont les prix avaient explosé, de même que le festival de musique Mawazine, depuis quelques jours.

De fait, rien ne parvient à expliquer cette mise en accusation soudaine de quelques marques en particulier au nom de la “vie chère”. En dehors des carburants dont la hausse des prix, bien réelle, est liée à la libéralisation récente du marché, aucune des marques incriminées n’a augmenté ses prix récemment. Sidi Ali a même montré patte blanche dans un communiqué détaillant ses coûts et marge. En vain.

Le coup de feu semble être parti de nulle part et avoir presque été tiré à l’aveugle. Si la majorité des boycotteurs dénoncent bien des prix trop élevés, 31 % ont tout de même reconnu participer à la campagne par simple “solidarité”. Seule certitude, le même mot d’ordre avait été utilisé quelques semaines auparavant en Algérie et en Tunisie. Le hashtag “Laisse la rouiller” a ainsi été lancé contre les voitures montées en Algérie et jugées trop chères. Au même moment, le hashtag “Laisse le pourrir” apparaissait sur les réseaux sociaux avec l’augmentation des prix du poisson en Tunisie.

Interférences entre la politique et les affaires

Face à l’effet d’entraînement des réseaux sociaux, la tentation de faire une interprétation politique du phénomène est grande. “L’analyse d’un tel mouvement à travers le seul facteur des prix est forcément réductrice. C’est toute la gouvernance d’une économie minée par la rente, la corruption et l’interférence du pouvoir politique avec celui de l’argent, qui est visée”, a estimé Transparency Maroc dans un communiqué.

En ligne de mire, notamment, Aziz Akhannouch, à la fois ministre de l’agriculture depuis dix ans, secrétaire général de son parti, le RNI (libéral), PDG du Groupe Akwa propriétaire du distributeur de carburant Afriquia et deuxième fortune du pays après le Roi, selon le magazine “Forbes”.

Quels que soient les fondements de ce boycott, la classe moyenne urbaine du Maroc est en train de se découvrir un nouveau pouvoir. L’étude de “L’Economiste” le confirme : la classe sociale C – composée des Marocains gagnant entre 6 000 et 12 000 dirhams par mois – est la plus active avec 67 % de boycotteurs. Non seulement, celle-ci est d’ores et déjà parvenue à faire reculer la Centrale Danone voire à faire retomber les prix du poisson, mais en plus le chef du gouvernement, Saad Eddine El Othmani, a annoncé, samedi dernier, que le projet de loi qui doit plafonner les marges des distributeurs de carburant était prêt.

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