Les Vidomégons du Bénin, une enfance bafouée 

Les Vidomégons du Bénin, une enfance bafouée 

Nul ne peut découvrir la ville de Cotonou sans passer par le plus grand marché à ciel ouvert de l’Afrique de l’Ouest, le célèbre marché international Dantokpa. Vu du haut du pont sur le boulevard Saint-Michel, le marché s’étend dans la ville comme une mer de taules grises luisant au soleil. Supposé ne s’établir que dans un bâtiment désigné à cet effet, le marché a pris ses quartiers tout autour de celui-ci et s’étale aujourd’hui sur une superficie d’environ 180 000 m2. Un véritable labyrinthe pour ceux qui n’en connaissent pas les recoins, dans lequel on peut trouver, pêle-mêle, fruits, légumes, viandes, poissons, bijoux, sacs, chaussures, animaux séchés pour les rituels vaudous, farines, vêtements etc. Parmi les personnes affairées sur le marché, en train de préparer leur étal de poisson, ou de cirer des chaussures pour leurs futurs clients, se faufilent, entre les sacs d’osier remplis d’oignons, de petites silhouettes agiles et discrètes que l’on peine à remarquer.  Ce sont des enfants. Car plus de 400 enfants de tous âges vivent, travaillent et dorment dans l’immensité de ce marché.

Une femme portant son panier sur la tête dans le plus grand marché de l’Afrique de l’Ouest. Un véritable labyrinthe pour les non initiés! Photo Crédit: Olivier Papegnies/Collectif HUMA

Les Vidomégons et le marché de Dantopka

« Vidomégon » en langue Fon signifie littéralement « Enfant placé ». Il est en effet très commun au Bénin que des parents vivant à la campagne dans un village placent leurs enfants chez un oncle, une tante ou un proche qui vit dans une grande ville afin de leur procurer une éducation adéquate. Depuis plusieurs années, cette pratique ancienne connaît de graves dérives car, malheureusement, les enfants placés se retrouvent bien souvent dans des familles qui finissent par les utiliser comme main d’œuvre dans leur maison ou ailleurs. Ils deviennent de véritables petits esclaves dociles et totalement démunis qui finissent très souvent par fuir cette famille d’accueil et par vivre dans la rue. Dans le marché de Dantokpa, notamment, bien connu depuis quelques années comme lieu de refuge pour bon nombre d’enfants car il représente un des plus grands demandeurs de main d’œuvre peu qualifiée. Les enfants y sont effectivement partout présents : comme colporteurs d’immenses sacs d’oignons, équarrisseurs de têtes de vaches ou, couverts de farine, comme employés dans les ateliers pour moudre le manioc. Mal vus par les adultes du marché car réputés pour voler, ces jeunes vivent dans une pauvreté extrême et sont prêts à tout pour gagner quelques centimes pour pouvoir tout simplement manger. Proposer leur aide pour porter des sacs, brûler des chaussures pour récupérer le fer qui est à l’intérieur (150 FCFA par kilo), récupérer des écouteurs pour le cuivre (250 FCFA par kilo), recycler des canettes ou des bouteilles, tout est bon pour ces jeunes en quête désespérée de quelques pièces.

Esclavage moderne

Facilement exploitable par les trafiquants d’enfants, la tradition d’envoyer ses enfants dans les villes pour étudier a créé cette situation sur les marchés de Cotonou mais a également nourri le trafic d’enfants au-delà des frontières. En effet, certains ont utilisé la force de travail des enfants comme un capital personnel en les vendant ou à les louant pour une période donnée au Gabon, au Cameroun ou encore en Côte d’Ivoire. Dans ces pays, les vidomégons étaient employés comme petite main-d’œuvre dans le commerce ou pour des travaux domestiques. Et comme si cela ne suffisait pas, pendant longtemps le Nigéria a même traité ces enfants comme de vrais forçats, les obligeant à casser des pierres dans carrières pour obtenir leur pitance quotidienne. Grâce à la collaboration entre les polices béninoises et nigériennes, plusieurs réseaux ont pu être démantelés et beaucoup d’enfants ont pu être ramenés au Bénin. Mais les frontières restent relativement étanches et il est encore difficile pour le gouvernement béninois de contrôler ces violations des droits de l’enfance.

Plus de 400 enfants de tous âges vivent, travaillent et dorment dans l’immensité du marché de Dantokpa. Photo Credit: Olivier Papegnies/Collectif HUMA

La baraque Don Bosco et le Centre Maman Marguerite

C’est justement pour protéger ces enfants que Don Bosco a ouvert une baraque en taules elle-aussi sur le marché. Une petite baraque verte, décorée de banderoles de couleurs, dont les murs sont couverts de dessins d’enfants et de slogans contre l’esclavage. Depuis dix ans, Blaise travaille ici pour venir en aide aux jeunes du marché. Assistant social de formation, il en fait le tour, tous les jours, pour repérer les jeunes en situation de précarité. « Il faut d’abord créer un sentiment de confiance. Ces jeunes n’ont plus en confiance en les adultes. Et c’est compréhensible » nous dit-il. Dix ans de travail qui portent leurs fruits car il est en effet impossible de parcourir cinq mètres dans le marché sans que deux ou trois jeunes ne nous accostent sourire aux lèvres pour faire un bout de chemin avec nous et discuter avec Blaise. L’objectif est bel et bien de créer du lien, de créer de la confiance et de permettre à ces jeunes d’avoir un point de relais, un endroit où l’enfance a sa place et où une oreille est toujours prête à les écouter. « Ici ils peuvent venir le soir, quand ça devient vraiment dangereux » nous explique Blaise. Cette baraque parmi les taules du marché est en réalité un centre de relais : les jeunes viennent discuter et découvrir les activités proposées par l’association. On y joue, on y danse et les jeunes, apeurés et souvent en refus total de l’autorité, font leurs premiers pas dans l’association. D’autres centres, tels que le foyer Maman Marguerite situé un peu plus loin du marché, proposent une réelle alternative pour éviter aux jeunes les dangers des nuits passées sur le marché. Au foyer Marguerite tous les soirs, de 19h à 2H30 du matin, entre 80 et 100 jeunes viennent y trouver refuge. Ici, les jeunes disposent de douches, de sanitaires, de chambres avec nattes pour dormir mais aussi de deux fours pour se préparer à manger.
Dans la nuit noire, le brouhaha des jeunes s’intensifie tandis que des jeux de société sont mis à leur disposition jusqu’à 22h et que l’éducateur social note les présences de chacun. Les outils technologiques sont parfois bien utiles pour aider ces éducateurs sociaux : ainsi ceux qui font le tour du marché la nuit et ceux qui restent au foyer s’envoient des photos d’enfant par Whatsapp pour s’informer des présences ou des absences.


Les regards durs de la journée peu à peu s’adoucissent, les dents serrées pendant le dur labeur se détendent et finalement, pour quelques instants au milieu de ces rires, de ces cris et de ces chants, les enfants reprennent leur allure d’enfant.

Par Constance Frère

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