La crise du Golfe s’invite en Somalie

La crise du Golfe s’invite en Somalie

La saisie dimanche à Mogadiscio par les autorités somaliennes de près de 10 millions de dollars appartenant au gouvernement des Émirats arabes unis et l’annulation d’un accord de coopération militaire témoignent d’un rapide durcissement des relations entre ces deux alliés.

Les tensions, sous-jacentes depuis plusieurs mois et directement liées au refus de Mogadiscio de prendre position dans la crise diplomatique opposant Abou Dhabi au Qatar, ont éclaté au grand jour quand le gouvernement somalien a confirmé avoir confisqué dimanche à l’aéroport de Mogadiscio 9,6 millions de dollars (7,8 millions d’euros) dans un avion en provenance des Émirats.

Selon le ministère somalien à la Sécurité, des « sacs suspects » ont été remarqués durant une inspection de routine et une enquête a été lancée pour déterminer l’origine de cet argent arrivé frauduleusement.

Mais les Émirats, riche État pétrolier du Golfe, ont contesté vertement cette version des faits, assurant que l’argent était destiné à soutenir financièrement l’armée somalienne et que le personnel à bord de l’avion avait été agressé par les services de sécurité somaliens.

Le ministère émirati des Affaires étrangères a ainsi dénoncé mardi une action illégale qui « contredit les normes diplomatiques », d’autant plus regrettable qu’à ses yeux Abou Dhabi contribue activement à « la sécurité et la stabilité » de la Somalie.

Mais la querelle ne s’est pas arrêtée là. Mercredi, le ministre somalien de la Défense, Mohamed Mursal, a annoncé l’annulation d’un accord militaire qui stipulait que plusieurs centaines de soldats somaliens étaient formés par les Émirats à Mogadiscio.

« En tant que gouvernement, nous avons la responsabilité de nous occuper de nos troupes, de payer leurs salaires et de ne pas déléguer cette responsabilité à d’autres », a-t-il déclaré à l’agence de presse Sonna.

Les troupes en question étaient de fait directement payées par les Émirats. Et avec cette décision, la Somalie prend le risque d’affaiblir encore plus son embryon d’Armée nationale (SNA), mal équipée et désorganisée, et qui peine à rétablir la paix face à la menace constituée par les islamistes shebab.

– La crise du Golfe –

Les Emirats et la Somalie ont pourtant d’étroites relations depuis plusieurs années, note Rashid Abdi, expert à l’International crisis group. « Mais depuis que les problèmes ont commencé dans le Golfe il y a un an (…), les tensions ont augmenté » entre eux, souligne-t-il.

Les Émirats font partie des quatre pays arabes, avec l’Arabie saoudite, Bahreïn et l’Égypte, à avoir rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar en juin 2017, l’accusant de liens avec des groupes extrémistes – ce que Doha dément – et de se rapprocher de l’Iran.

Élu en février 2017, le président somalien Mohamed Abdullahi Mohamed, dit « Farmajo », a choisi de rester neutre. Mais « le gouvernement (somalien) est perçu comme étant en fait très pro-Qatar et ces tensions se sont accentuées depuis des mois », reprend M. Abdi.

Cette neutralité apparente a créé des frictions en Somalie même, entre l’État fédéral et les États fédérés, dont la plupart pensent qu’il y a plus d’avantages économiques à tirer d’un soutien à l’Arabie saoudite et aux Émirats que d’une position neutre.

– ‘La Somalie est vulnérable’ –

Les Émirats, qui cherchent à s’implanter dans la Corne de l’Afrique dans le cadre de la guerre qu’ils mènent au Yémen avec l’Arabie saoudite contre les rebelles houthis, soutenus par l’Iran, jouent de ces divisions.

Le 1er mars, le géant émirati de l’industrie portuaire DP World a signé un accord tripartite avec la République autoproclamée du Somaliland et l’Éthiopie concernant le port de Berbera, stratégiquement situé à l’entrée de la mer Rouge.

Cet accord donnant 51% des parts du port à DP World, 30% au Somaliland et 19% à l’Éthiopie, a été rejeté par Mogadiscio, qui considère toujours le Somaliland comme partie intégrante du territoire somalien.

Le Somaliland, qui s’est déclaré indépendant du reste de la Somalie en 1991, mais n’est officiellement reconnu par aucun pays, a lui vigoureusement dénoncé l’immixtion de Mogadiscio dans ses affaires internes.

Les Émirats ont aussi conclu un autre accord avec le Somaliland pour la construction d’une base militaire à Berbera. « Tout cela est vu par Mogadiscio comme une tentative délibérée de fragiliser l’autorité centrale », relève M. Abdi.

Celui-ci appelle les Émirats et la Somalie à « reconsidérer leur position, essayer de dialoguer et trouver une solution à tous les problèmes non résolus ». Mais une telle issue lui semble improbable « avant que la crise du Golfe elle-même soit résolue ».

« La Somalie est très vulnérable et faible », rappelle-t-il. « Si ces crises (dans le Golfe) continuent à traîner en longueur, alors ça aura un sérieux impact sur la stabilité de la Somalie. »

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