Motions de censure : La Kabilie au bord de la crise de nerf

Motions de censure : La Kabilie au bord de la crise de nerf

Mardi 10 avril, dix heures tapantes, hôtel Kin Plaza Arjann, au croisement de l’avenue de la Justice et de l’avenue Ouganda qui conduit à quelques centaines de mètres à la résidence de Kabila. Construit sur les décombres de l’ancien restaurant italien Chez Nicola, ce superbe apart-hôtel appartiendrait à un sujet libanais.

Ce 10 avril 2018, ce sont les députés de la majorité de Kabila qui ont pris possession des lieux. Ils sont une centaine d’élus du PPRD auxquels se sont joints les députés des autres groupes parlementaires de la majorité présidentielle. Tous écoutent religieusement l’orateur de service qui n’est autre qu’Aubin Minaku, Secrétaire général de la famille politique de Kabila, mais aussi président de l’Assemblée nationale.

Il faut sauver le soldat Atama

L’heure est grave, l’homme aux deux casquettes dit tout le mal qu’il pense de l’opposition qui aurait introduit une motion contre le ministre de la Défense invité à se présenter vendredi prochain devant l’auguste Assemblée. D’aucuns chuchotent que le très discret ministre Atama serait pressenti comme dauphin du Raïs. Réservé, discret, silencieux, cet homme originaire de la Province Orientale qui a fait ses écoles dans les services de sécurité ne fait montre d’aucune ambition. Son seul souci, servir loyalement et, surtout, sans état d’âme son chef. Idéal pour un président qui pourrait être malgré lui contraint un jour ou l’autre à passer la main. Si le nom d’Atama s’est mis à circuler ces dernières semaines dans certains cénacles, celui d’Aubin Minaku est omniprésent depuis de longs mois, comme celui de Matata Ponyo.

Pour Minaku, la tentation serait grande de couler un adversaire potentiel. Mais y céder serait pour lui signer son arrêt de mort. Il faut donc défendre Atama avec toute l’énergie nécessaire pour rassurer Kabila et ne laisser planer aucun doute sur sa loyauté. Faire autrement serait suicidaire. Alors, Minaku utilise tous les arguments pour convaincre les députés de la Majorité qu’il faut sauver Atama. Il accuse l’opposition d’être à la manœuvre contre Atama. « Le G7 et son chef Moïse Katumbi sont les auteurs de cette motion », dénonce Minaku qui recadre les députés de la MP en leur enjoignant de ne pas céder à la tentation de laisser passer cette motion qui donnerait une victoire à leurs pires ennemis. D’autant que si la motion contre le ministre de la Défense est prévue pour vendredi, la semaine prochaine, ce sera au tour des ministres des Finances, de celui du Budget et ensuite de l’Intérieur. Même le Premier ministre, Bruno Tshibala, est visé par une motion.

Dans son discours, Minaku fait feu de tous bois. « Nous devons nous assumer comme majorité. Cette motion vient de Katumbi et du G7 qui veulent nous perturber alors que nous sommes tournés vers les élections »,  affirme le président de l’Assemblée nationale. Mais il sait que les députés sont mécontents et que ses paroles tombent à plat face à une assistance qui visiblement n’est pas prête à écouter son chef de file. C’est que chez les parlementaires, le mécontentement est profond, la grogne plus que perceptible. En effet, depuis le vote du budget 2018, payés en francs congolais, les députés ne sont pas payés au taux budgétaire de 1.400 francs pour un dollar mais à 930 francs/dollar. Ils ont donc perdu près de 50% de la contrevaleur en monnaie locale. Et à la veille des élections, cette perte se fait durement ressentir

La colère est réelle. Minaku le sait. Il cherche vaille que vaille à rassurer les siens. Il promet : « Je sais que vous êtes mécontents. Cette frustration va être résolue ce mois-ci ! Nous allons régulariser cette situation », lance-t-il, avant de s’engager à faire payer par le ministre des Finances le manque à gagner depuis le début de l’année.

De toute évidence, ces engagements n’ont pas raison du scepticisme qui règne au sein des députés de la MP. Alors Minaku abat une dernière carte : « Nous allons procéder à des mises en place au sein entreprises publiques et nous allons songer à vous afin que vous puissiez vous préparer pour les élections ». A quelques semaines du dépôt des candidatures aux provinciales et aux législatives prévues respectivement les 25 juin et 25 juillet prochains, cette promesse n’émeut aucun élu présent dans la salle. « C’est une provocation de plus de Minaku », nous assène un membre de la MP présent à cette réunion.

Des députés enregistrent sur leur smartphone les promesses du Président de l’Assemblée. Au sortir de la réunion, les téléphones chauffent. Les fuites sont nombreuses. « Ce n’est ni Katumbi, ni le G7 qui ont rédigé ces motions. C’est nous et nous seuls ! Nous l’avons fait parce que nous ne voulons plus être les dindons de la farce. Nous savons comment Kabila et Minaku nous roulent avec le taux de change. Une petite poignée s’enrichit aussi à nos dépends et à celui des centaines de milliers de fonctionnaires, militaires, enseignants,… Tous, nous sommes logés à la même enseigne. Maintenant ça suffit. Nous voulons notre argent et nous ferons tout pour être payés. » Un autre d’ajouter : « Même si Minaku nous promet de l’argent. Nous exigeons que les fonctionnaires et les militaires soient eux aussi payés au taux du jour. Et cela avant juin prochain ! Sinon nous n’aurons aucune chance d’être réélu. Et pour que les choses soient claires, nous allons inviter tout le monde à partir en grève puisqu’on sait aujourd’hui dans quelles poches va notre argent »

« Prêts à lâcher Kabila »

« Les promesses tardives de Minaku démontre bien que l’argent qui est sorti de notre poche n’est pas perdu pour tout le monde. Une petite poignée d’individus pense qu’elle va nous duper encore longtemps, c’est nous prendre pour des imbéciles. Ils pensent que nous sommes assez stupides pour marcher dans leur combine, comme dans celle lancée contre Moïse Katumbi pour l’empêcher d’être candidat. Quand Katuumbi rentrera au pays, sachez que nous serons nombreux à marcher derrière lui. On ne peut plus continuer avec Kabila et ses proches », lancent en substance deux autres protagonistes de cette réunion.

Ce sont donc bien quelques députés de la majorité qui ont initié ces motions contre les membres du gouvernement et la motion de défiance contre le Premier ministre. La réunion organisée à Kin Plaza Arjaan faisait suite à une série de rencontres discrètes organisées pour tenter d’enrayer l’incendie qui gagne les rangs d’une majorité sous tension.

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