Ethiopie : Le pouvoir lâche du lest: coup d’audace ou coup dans l’eau?

Ethiopie : Le pouvoir lâche du lest: coup d’audace ou coup dans l’eau?

Analyse par Marie-France Cros

Pour la première fois de son histoire moderne, l’Ethiopie a, depuis lundi, un Premier ministre issu de l’ethnie oromo (40% de la population). Il s’agit clairement d’une tentative de la coalition au pouvoir depuis 1991 de couper l’herbe sous le pied du soulèvement oromo lancé en 2014. Cette manoeuvre réussira-t-elle?

Abiy Ahmed Ali, 41 ans, a prêté serment le 2 avril devant le parlement éthiopien. Il succède au Premier ministre Hailemariam Desalegn, qui avait démissionné en février en raison de son impuissance à mettre fin à la crise profonde créée par la révolte de l’Oromiya, non sans avoir décrété, en janvier, une amnistie pour plusieurs milliers de détenus.

La révolte des Oromos avait commencé par un rejet des projets du gouvernement pour développer le territoire attribué à la capitale, en plein développement, mais située en Oromiya: cet aggrandissement d’Addis Abeba aurait entraîné l’expropriations de paysans oromos dans 15 localités.

Fort particularisme

Cette ethnie est la principale du pays, avec quelque 40% de la population. Or, depuis la victoire contre le dictateur Mengistu de la coalition armée Ethiopian People’s Revolutionary Democratic Front (EPRDF), en 1991, c’est le parti le plus puissant de celle-ci, le Tigray People’s Liberation Front (TPLF) qui domine, donnant aux originaires du Tigray (nord) une place prépondérante dans les rouages du pouvoir alors qu’ils ne représentent que 6 à 7% des Ethiopiens.

La révolte contre l’extension d’Addis Abeba s’était donc rapidement étendue et avait subsisté après que le régime eut renoncé à son projet. A la fois en raison de la répression sanglante des protestations, qui en entraînait d’autres, et parce que, une fois éveillé, le géant oromo avait trop de doléances pour se rendormir.

Car non seulement les Oromos sont les plus nombreux du pays, mais leur identité est fortement particulariste. Ils ont été conquis seulement à la fin du XIXe siècle par l’empereur abyssin et leur territoire (500.000 km2, au centre et sud du pays) est le plus grand d’Ethiopie, devenue un Etat fédéral en 1995 et à laquelle il fournit plus de la moitié de ses ressources. Les Oromos sont une union de tribus parlant la même langue qui, avant leur conquête par le négus, vivaient depuis deux siècles dans un système démocratique dont ils sont toujours très fiers aujourd’hui: des classes d’âge se succédant tous les huit ans se chargeaient des responsabilités militaires, politiques, économiques et religieuses; le système comprenait un contrôle réciproque avec possibilité de révocation des responsables.

Les Amharas leur emboîtent le pas

Cette révolte des Oromos a été suivie par celle des Amharas (nord et centre du pays), second groupe ethnique du pays (27% de la population), lui aussi à l’identité fortement marquée puisqu’il se considère comme descendant du roi Salomon et a donné plusieurs empereurs à l’Ethiopie.

Il faut préciser ici que la coalition au pouvoir, l’ERPDF, a apporté un développement économique remarqué au pays, qui a permis l’émergence d’une petite classe moyenne. Celle-ci veut plus d’accès à des biens matériels et a plus d’exigences démocratiques. Or ces dernières sont largement ignorées par le pouvoir, qui mécontente ainsi des cercles de plus en plus larges de la population. D’autant qu’il ne connaît que la force à opposer aux contestations – même pacifiques – et manœuvre pour empêcher les partis d’opposition pacifiques oromos de participer aux élections ou de les remporter.

Soutien massif et promesses

L’ERPDF a soutenu massivement (108 voix sur 175) le choix d’Abiy Ahmed Ali comme nouveau Premier ministre. Cet ancien officier du renseignement sera-t-il perçu comme un instrument oromo de la domination tigréenne? Ou ses promesses de réformes démocratiques, faites solennellement le 2 avril, calmeront-elles l’impatience des Ethiopiens?

Après avoir incité les Ethiopiens à se pardonner les uns aux autres, il a en effet lui-même demandé pardon « du fond du cœur » à l’opposition, aux défenseurs des droits de l’homme et aux journalistes: « Désormais, nous ne vous considererons plus comme des ennemis, nous vous verrons comme des frères », a-t-il annoncé, en invitant l’importante diaspora éthiopienne à rentrer au pays pour participer à son développement. « Nous, les Ethiopiens, avons besoin de démocratie et de liberté et nous y avons droit ».

Un premier test pour la crédibilité du nouveau Premier ministre sera la levée de l’état d’urgence. Celui-ci, qui attribue à l’armée des pouvoirs civils, a été instauré d’octobre 2016 à août 2017, en raison de la révolte populaire, et réintroduit pour six mois après la démission de Hailemariam Desalegn, en février dernier.

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