RDC : Comment l’élite rackette les grands marchés de Kinshasa

RDC : Comment l’élite rackette les grands marchés de Kinshasa

Entretien avec Marie-France Cros

Albert Malukisa, professeur à l’Université catholique du Congo et chercheur à l’Université d’Anvers (Institute of Development Policy), travaille depuis plusieurs années sur la gouvernance, dans plusieurs grandes villes de la République démocratique du Congo (RDC). La Libre Afrique.be l’a interrogé sur le cas des grands marchés de Kinshasa, qui montrent, en un saisissant raccourci, la réalité du pouvoir congolais.

« Cette étude montre la nature prédatrice du pouvoir au Congo, qui repose sur des relations clientélistes, avec des acteurs étatiques en compétition pour l’accès aux ressources », résume le pr. Malukisa. « Les grands marchés de la capitale sont un bon exemple parce qu’ils représentent un enjeu important en raison des recettes qu’ils génèrent ».

 Mégalopole de quelque 10 millions d’habitants, Kinshasa compte quelque 400 marchés, où oeuvrent environ un million de commerçants. Mais tous les marchés n’ont pas la même importance. Les quatre plus grands dépendent de la Ville-Province de Kinshasa, donc du gouverneur et de son gouvernement provincial, explique le chercheur; les autres des communes. Il s’agit, par ordre d’importance, du Grand marché central, au centre-ville; du marché de la Liberté, à Masina; du marché Gambela, à Kasa Vubu et du marché de Matete dans la commune du même nom.

Partiellement contrôlé par la Présidence

« Le Grand marché », explique le pr. Malukisa, est « partiellement contrôlé – pour son Pavillon 1, le plus important – par la Présidence de la République: les recettes de ce Pavillon 1 échappent au comité de gestion du marché, auquel elles devraient revenir pour le bénéfice de la Ville. Cela a été découvert sous le régime 1+4 », nom donné au gouvernement de transition (2003-2006), qui vit Joseph Kabila, Président non élu arrivé au sommet après la mort de son père (2001), partager le pouvoir avec 4 vice-Présidents issus de diverses tendances politiques ou politico-armées (Jean-Pierre Bemba, Abdoulaye Yerodia, Zahidi Ngoma et Azarias Ruberwa).

 « Au départ, le pavillon 1 de ce marché était géré par un service de la Présidence nommé Réserve stratégique, dirigé par une parente d’un des vice-Présidents », raconte le professeur. « C’est si vrai qu’en 2005, lorsqu’un Libanais a voulu investir 10,5 millions de dollars dans la rénovation du marché, il a – comme c’est nécessaire en RDC – cherché un patronage (au Congo, on dit un « branchement ») parmi les proches du chef de l’Etat. Quand Joseph Kabila a nommé son Conseiller principal en Infrastructures comme gouverneur de la ville de Kinshasa, l’investisseur libanais pensait avoir un allié de grande envergure pour réaliser son projet. Malheureusement, il s’est heurté à la fameuse parente pour le Pavillon 1 du Grand marché, considéré comme la propriété de la Présidence, avec un certificat d’enregistrement illégalement obtenu. En définitive, le gouverneur et le Libanais ont dû renoncer à la rénovation du pavillon ».

Que rien ne change

En 2009, « cette position juteuse a été disputée à la fameuse parente par un autre conseiller du Président, qui l’a emporté: depuis les élections de 2006, le régime 1+4 avait disparu, affaiblissant ainsi les protecteurs de la dame. Aujourd’hui, c’est toujours un réseau clientéliste au sommet de l’Etat qui contrôle le Pavillon 1 de ce marché, au détriment de la Ville », explique le chercheur. Et de souligner que « quand les acteurs au sommet changent, vous devenez fragile si vous ne trouvez pas un parrain de remplacement ». Les bénéficiaires de ce système ont donc tout intérêt à ce que rien ne change au Congo.

Le cas du marché de la Liberté est également éclairant. Il avait été construit sur décision de feu le président Laurent Kabila, pour remercier les habitants des communes populaires de Masina, Ndjili et Kimbanseke d’avoir pourchassé les Rwandais lors de l’attaque militaire de Kigali contre le régime, en 1998. « Il était prévu que les recettes soient partagées entre la Ville, l’administration du marché et les trois communes », explique le pr. Malukisa. « Une dame proche de la famille présidentielle et de la Fondation Laurent Désiré Kabila (dirigée par Jaynet Kabila, sœur de l’actuel chef de l’Etat) a été imposée comme gérante (chargée de mission) » du marché dès sa création officielle, en 2003; elle est toujours en place. « Ce marché est surnommé « le Vatican » par certains fonctionnaires et responsables syndicaux des vendeurs, parce que c’est un Etat dans l’Etat: la chargée de mission et son équipe se comportent comme des électrons libres, n’observant pas les instructions du gouvernement provincial, tandis que les recettes prennent une destination inconnue », explique le chercheur.

 La Ville-Province ne touche rien

Selon ce dernier, depuis 2011 un arrêté provincial règlemente l’organisation et le fonctionnement des marchés urbains pour améliorer leur gouvernance. « Cela n’a strictement rien changé à la situation: forte de la protection de la famille présidentielle et de la Fondation, la chargée de mission continue à gérer le marché de la Liberté comme une affaire privée; ni la Ville, ni les trois communes ne touchent leur dû ». Ces dernières sont pourtant dirigées par des bourgmestres du Palu, parti allié du parti présidentiel PPRD jusqu’il y a peu. « Mais ils n’ont rien réclamé, par peur de perdre leur poste; avant la rupture ouverte d’aujourd’hui, le Palu était déjà en perte d’influence depuis 2011 », explique le chercheur.

Les deux autres marchés rapportent moins que les premiers, mais restent une affaire juteuse – et un nouveau cas intéressant d’étude car ils montrent l’accaparement par une élite classée un cran plus bas. « Si les marchés les plus riches sont aux mains d’acteurs situés au sommet du pouvoir, les moins florissants sont contrôlés par des acteurs provinciaux;  les plus pauvres sont gérés au niveau communal », explique Albert Malukisa.

Comme la propriétaire du marché

De 2012 à 2016, le marché de Gambela est ainsi géré par la belle-mère d’un notable de la Ville-Province de Kinshasa, surnommée Maman Lopango (« la propriétaire de la parcelle ») « parce que c’est comme si elle était la propriétaire du marché », explique l’universitaire. « Car au lieu d’alimenter le budget de la Ville-Province, une bonne partie des recettes vont à des personnes privées, en fonction de leur « branchement » avec des autorités publiques influentes. Le marché de Matete, lui, est contrôlé par la femme d’un notable local, qui a de bonnes relations avec le gouverneur de la Ville-Province et certains ministres provinciaux ».

Mais les affaires ne roulent pas pour autant sur du velours. « Les deux administrateurs-adjoints du marché Matete, nommés par le gouverneur, se plaignent de ne pouvoir exercer leurs prérogatives parce que l’épouse du notable local accapare tout; au lieu de manger « à la fourchette », ce qui leur laisserait des miettes, se plaignent-ils, elle mange « à la cuillère ». Le gouverneur ne soutient pas beaucoup ces deux personnes parce que, depuis l’époque de leur nomination, leurs « branchements » ont perdu de leur influence. Donc, les choses dérapent », poursuit le professeur.

Dérapage

 « D’abord le bourgmestre menace de mettre hors d’état de nuire les deux gêneurs en faisant une descente au bureau de l’administration du marché Matete avec des policiers; mais les « branchements » des adjoints gardaient encore assez de pouvoir pour les sortir de cette situation. Alors l’épouse du notable local fait appel à Edingwe, un célèbre catcheur-féticheur, contre ses deux rivaux. Après la séance d’envoûtement, le 27 octobre 2016, l’administrateur adjoint du marché de Matete chargé des Finances s’évanouit! Gros scandale, doublé d’une révolte des vendeurs du marché de Matete contre l’épouse du notable local », raconte le chercheur. « Le gouverneur a donc dû intervenir: en décembre 2016, il permute les « patronnes » des marchés de Gambela et Matete. Mais le notable local et son épouse veulent sortir vainqueurs du conflit et exigent la révocation des deux adjoints gêneurs; ils l’obtiennent ».

Cette permutation de parrainage n’a pas emrêché d’entraîner des heurts.

Dénoncée parce qu’elle ne paratage pas

Dans le système congolais, en effet, on a un poste qui permet de ponctionner les citoyens si on partage les bénéfices ainsi générés avec son supérieur; sinon il vous remplace par un(e) plus complaisant(e). Or, « la femme du notable de Matete est arrivée au marché de Gambela avec plus de trente personnes à caser; il y a donc eu conflit avec l’équipe laissée par la belle-mère du notable provincial. Trop gourmande, la première a dépassé la frontière invisible entre le territoire de l’administrateur du marché et celui de la commune, bousculant ainsi les anciens arrangements dont bénéficiaient la police locale, les fonctionnaires et les syndicats de vendeurs qui figurent aussi dans la clef de répartition des recettes. Tout le monde l’a dénoncée parce qu’elle ne partageait pas, regrettant ainsi le départ de « Maman Lopango », considérée comme un moindre mal. »

« La police de Gambela s’est alors vengée sur les vendeurs illégaux – jusque-là tolérés sur la voie publique parce qu’ils payaient des « taxes » illégales – diminuant ainsi les revenus de la nouvelle patronne du marché. Celle-ci a alors fait appel à la police militaire et, le 31 mai 2017, on a évité de peu l’affrontement. Finalement, après négociations, la police locale a trouvé son compte – ce qui n’est pas le cas des acteurs faibles; il y a donc des conflits permanents avec les syndicats de vendeurs et les fonctionnaires non policiers », explique Albert Malukisa, dont l’étude ouvre une fenêtre éclairante sur le fonctionnement réel de la société congolaise.

Que pensez-vous de cet article?