Le Kenya et le Nigeria, deux terrains de jeu pour Cambridge Analytica ?

Le Kenya et le Nigeria, deux terrains de jeu pour Cambridge Analytica ?

trong>Par Constance Cabouret

Chaque jour, le scandale Cambridge Analytica prend de l’ampleur. L’entreprise britannique spécialisée dans la communication a d’abord été accusée d’avoir utilisé sans leur consentement les données personnelles de 50 millions d’utilisateurs de Facebook. Elle a ensuite été épinglée pour le rôle crucial qu’elle aurait joué dans plusieurs campagnes électorales. « Sans Cambridge Analytica, il n’y aurait pas eu de Brexit« , assure le lanceur d’alerte Christopher Wylie, ex-employé de la société. Une influence que l’entreprise ne nie pas, au contraire. Sur son site officiel, Cambridge Analytica annonce avoir soutenu une centaine de campagnes électorales, sur les cinq continents. L’entreprise a ainsi été engagée pendant les présidentielles de 2017 au Kenya et de 2015 au Nigeria.

Le Kenya, une « étude de cas » pour Cambridge Analytica

Sur le site officiel de Cambridge Analytica, l’élection présidentielle de 2017 au Kenya fait partie des nombreuses « études de cas » que l’entreprise a menées. La société britannique explique avoir sondé 47 000 personnes, afin de créer « une stratégie de campagne efficace fondée sur les besoins réels des électeurs (des emplois) et leurs peurs (les violences tribales) ». Un simple sondage qui aurait permis au Jubilee, le parti d’Uhuru Kenyatta – bien qu’il ne soit jamais cité – de mieux comprendre le « profil des électeurs kényans ». En août 2017, M. Kenyatta est réélu à la tête du pays, mais la victoire est contestée par son adversaire, Raila Odinga. L’opposition kényane dénonce le rôle de Cambridge Analytica dans la victoire d’Uhuru Kenyatta. Le camp présidentiel explique, lui, avoir uniquement engagé la SCL, une filiale de Cambridge Analytica, pour les produits marketing.

Pourtant, une enquête menée par Channel 4 montre que Cambridge Analytica utilise d’autres outils : pot-de-vin, vidéos compromettantes… Les journalistes ont filmé en caméra cachée Mark Turnbull, le directeur général de Cambridge Analytica. Lors d’un entretien, il évoque le cas des présidentielles au Kenya. « Nous avons changé l’image du parti à deux reprises, nous avons écrit leur profession de foi »,  explique-t-il. « Nous avons tout organisé. »

Une campagne de diabolisation au Nigeria

Le Kenya ne serait pas la seule « étude de cas » effectuée par Cambridge Analytica en Afrique. Selon le quotidien britannique The Guardian, l’entreprise aurait aussi eu un rôle dans l’élection présidentielle de 2015 au Nigeria. Le journal s’est entretenu avec un ancien employé de Cambridge Analytica. Il raconte que la société a été engagée en 2015 par un milliardaire nigérian. A l’époque, si le président Goodluck Jonathan était favori, son opposant Muhammadu Buhari – devenu depuis président – gagnait du terrain. Assez pour inquiéter ce milliardaire, qui demande à l’entreprise de soutenir la campagne de M. Jonathan. L’ex-employé explique ainsi que Cambridge Analytica a diffusé des vidéos visant à diaboliser Muhammadu Buhari. Dans l’une d’entre elles, une voix-off assure que le candidat cherche à imposer la charia, condamnant le Nigeria à un futur « obscur », « effrayant » et « très incertain« . Des images violentes, « qui visaient […] essentiellement à faire peur aux électeurs de Buhari et à les empêcher de voter », estime l’ancien employé.

« Une tendance à surestimer le pouvoir de Cambridge Analytica »

La NASA, le parti de Raila Odinga, demande aujourd’hui qu’une enquête soit ouverte pour comprendre le rôle exact qu’a joué Cambridge Analytica dans les élections. Mais selon Gabrielle Lynch, Justin Willis et Nic Cheeseman, il ne faut pas exagérer l’influence de l’entreprise britannique au Nigeria et au Kenya. Les trois chercheurs rappellent dans un article publié dans The Conversation que Cambridge Analytica n’a pas réussi à faire réélire Goodluck Jonathan en 2015. Dans le cas du Kenya, ils reconnaissent l’existence sur les réseaux sociaux d’une vaste campagne cherchant à ternir l’image de Raila Odinga. Ils doutent cependant de l’efficacité de cette stratégie. « La grande majorité des Kényans ne sont pas sur Facebook, il n’y a donc pas de raison de penser que des messages circulant sur ce type de plateformes auraient fortement influencé l’électorat. Au contraire, des enquêtes montrent que la radio reste la source première d’information, et que les Kényans sont assez sceptiques quant à la fiabilité des réseaux sociaux », expliquent-ils. 

Les trois chercheurs expliquent que cette « tendance à surestimer le pouvoir de Cambridge Analytica » fait partie de la stratégie marketing de l’entreprise. Mais, selon eux, cette exagération serait aussi le fait des journalistes qui chercheraient à rendre leurs articles plus sensationnels, ainsi que des partis d’opposition, pour qui Cambridge Analytica serait responsable de leurs défaites aux élections. « Nous ne sommes pas en train de dire que Cambridge Analytica n’est pas une menace pour la démocratie, ou que l’entreprise ne devrait pas avoir honte et ne devrait pas faire l’objet d’une enquête. Nous disons que son impact en Afrique a été exagéré parce que cette médiatisation sert les intérêts de beaucoup. »

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