Survie : « La France ne doit plus prétendre écrire l’histoire d’Afrique »

Survie : « La France ne doit plus prétendre écrire l’histoire d’Afrique »

Par Constance Cabouret

« Il n’y a plus de politique africaine de la France » assurait Emmanuel Macron en novembre dernier, à Ouagadougou. « Je suis d’une génération où on ne vient pas dire à l’Afrique ce qu’elle doit faire » a renchéri le président. Mais beaucoup sont restés dubitatifs face à ces déclarations. Le président français a-t-il amorcé une nouvelle ère dans les relations entre la France et les pays d’Afrique ? Ce n’est pas l’avis de Thomas Borrel, porte-parole de Survie. Depuis 1984, l’association dénonce toutes les formes d’ingérences de la France dans les pays africains et milite pour un renouveau de la politique étrangère de la France en Afrique. Selon Thomas Borrel, Paris n’a pas encore aujourd’hui tout à fait rompu avec la « Françafrique ».

Votre association lutte contre la Françafrique. Le terme est-il adapté aujourd’hui pour désigner les relations franco-africaines ?

Le mot « Françafrique » reste adapté, mais évidemment, cela n’a plus rien à voir avec la Françafrique de l’époque de Jacques Foccart, cela n’a pas non plus la même signification qu’à la fin des années 1990 ou au début des années 2000. Il faut bien comprendre que la Françafrique ne désigne pas uniquement les mallettes de billets qui ont pu circuler entre les capitales africaines et Paris à une époque – et qui peuvent continuer aujourd’hui sous d’autres formes. La Françafrique c’est aussi des mécanismes institutionnels, sur le plan monétaire avec le Franc CFA et sur le plan militaire. Cela concerne aussi tous les instruments de soft power, comme la diffusion des normes juridiques ou l’aide au développement.

Pourtant, lors de son discours à Ouagadougou, Emmanuel Macron a affirmé qu’il n’y avait « plus de politique française en Afrique ». Ce qui ne vous a pas convaincu …

Emmanuel Macron n’a absolument rien remis en cause de tout ce qui est problématique dans la politique française en Afrique. Lors de son discours à Ouagadougou, il n’a pas évoqué le CFA, ni la coopération policière et militaire avec des dictatures qui se poursuit aujourd’hui, même si elle n’a la même importance que dans les années 1980. Il n’a absolument pas répondu aux attentes des démocrates de plusieurs pays, que ce soit au Congo-Brazzaville, en RDC, au Gabon, au Cameroun ou au Togo, qui appelaient à des gestes forts pour lâcher les régimes en place qui répriment leurs populations. Un de ces gestes forts aurait pu être l’annonce publique de la suspension de la coopération militaire et policière avec ces régimes, il ne l’a pas fait. Et dans le même temps, il a adopté une attitude particulièrement paternaliste vis-à-vis du président du Burkina Faso et des étudiants. Ce comportement s’est aussi vu à travers certaines phrases, comme son intervention la démocratie en Afrique où il explique que quelque part, le problème viendrait du ventre des femmes africaines.

Macron dit « bye bye à la Françafrique » sur le papier selon la presse

Selon vous, l’intervention militaire française est un problème majeur. Concrètement, pourquoi dénoncez-vous l’aide militaire française que la France propose aux pays africains ?

Nous dénonçons le fait de mettre à disposition de certains régimes autoritaires des coopérants militaires et policiers pour former et aider à restructurer des appareils répressifs. On sait, par exemple, qu’il y a actuellement 12 coopérants au Togo, suite à une réponse de Mme Loiseau [Ministre chargée des Affaires européennes], à un sénateur qui l’interrogeait à ce sujet-là en février. Il y a également la guerre contre le « terrorisme », et cette expression recouvre un ensemble très flou. L’armée française lutte contre des groupes armés en les qualifiant de « terroristes », en même temps, elle soutient des régimes qui terrorisent leurs populations. Aujourd’hui, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer l’intervention au Sahel, car la France apporte uniquement une réponse militaire à des problèmes qui sont d’ordre politique. Survie a toujours considéré que la France était la plus mal placée pour intervenir dans ces pays-là, et qu’en le faisant, elle risquait d’aggraver le problème en créant plus de frustration sur place et en donnant l’impression que la puissance coloniale n’entendait pas renoncer à son influence dans la région. Et malheureusement, l’expérience nous donne raison.

Dans quelle mesure le franc CFA est-il un des piliers de la « Françafrique » ?

Le franc CFA est un système de domination dans la mesure où les Etats concernés ne sont pas maîtres de leurs politiques monétaires. Ils doivent déposer 50% de leurs réserves en devises étrangères au trésor public français. Paris intervient directement sur la souveraineté de ces pays, par le biais de hauts fonctionnaires détachés dans le conseil d’administration des banques centrales. Par ailleurs, le franc CFA est rattaché directement à l’euro. Les politiques monétaires de ces Etats africains sont donc dépendantes des décisions que prend la Banque centrale européenne sur l’euro. Pour nous, la question du franc CFA montre aussi que la France entend maintenir son influence en Afrique. C’est aussi évidemment un avantage compétitif pour les entreprises européennes qui interviennent dans les pays de la zone du franc CFA.

Quels changements attendez-vous dans les relations entre la France et les pays africains?

Il s’agit avant tout de rompre avec cette tradition d’intervention politique et l’intervention militaire qui l’accompagne, ainsi qu’avec l’ingérence monétaire. La France doit sortir du système du franc CFA. Cela ne veut pas dire ne plus avoir aucun lien diplomatique avec les pays africains, mais la France ne doit plus prétendre écrire l’histoire d’Afrique comme elle le fait depuis toujours.

Un des problèmes de la politique française en Afrique, c’est aussi le refus d’assumer l’histoire coloniale et néocoloniale. On a eu des petits progrès, comme lorsque Emmanuel Macron, encore candidat, a reconnu que la colonisation était un crime contre l’humanité. Mais cette déclaration a provoqué un tel tollé en France que l’on voit bien qu’il y a un travail à mener sur la déconstruction de l’imaginaire colonial. Et cela va bien au-delà d’un mémorial de l’esclavage ou de certaines interventions ponctuelles. L’histoire coloniale est aussi à réécrire et considérer que certaines personnalités, comme par exemple Louis Faidherbe, dont on va fêter le bicentenaire de la naissance prochainement, n’est pas l’espèce de héros de l’histoire patriotique française mais est un des pires colonialistes que notre pays ait compté.

Aujourd’hui, on parle de la Françafrique, ce qui est déjà une victoire. Il y a dix ans encore, lorsqu’on évoquait le sujet, on n’était pas écouté. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’on ne peut pas, en un claquement de doigt, décréter la fin de la Françafrique. Cela nécessite une transformation en profondeur de la politique française, à la fois pour la démocratie en Afrique et pour la démocratie en France.

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