Sierra-Leone: la « pop star du peuple », bête noire des autorités

Sierra-Leone: la « pop star du peuple », bête noire des autorités

Pour un musicien habitué à être insulté par le président de la République et à recevoir des menaces de mort anonymes à chaque nouvel album, Emmerson Bockarie, pop star sierra-léonaise, rit beaucoup.

Le populaire chanteur, bête noire des gouvernements successifs de son pays depuis le début de sa carrière il y a quinze ans, pouffe au souvenir des innombrables fois où des politiciens ont essayé en vain de réduire son influence.

« Les politiciens évoquent ma musique à la télévision et à la radio. Ça veut dire qu’ils entendent les chansons et comprennent le message », se réjouit-il en recevant l’AFP dans son studio de Freetown.

Plus connu simplement sous son prénom, Emmerson, le chanteur Afrobeat est un des rares artistes qui refuse de se produire à des rassemblements politiques ou de soutenir un parti, dans un pays où rappeurs et autres chanteurs sont courtisés pour leur influence auprès des jeunes.

Un nouveau président de la République devrait être élu propchainement. Bockarie espère que ce scrutin sera une nouvelle source d’inspiration pour ses chansons douces mais caustiques, quel que soit le vainqueur.

Le second tour doit opposer Julius Maada Bio, le candidat du principal parti d’opposition, le SLPP, arrivé en tête au premier tour (43,3% des voix), au candidat du parti APC au pouvoir, Samura Kamara (42,7%). Les deux partis ont tour à tour gouverné la Sierra Leone depuis son accession à l’indépendance en 1961.

« Je suis aux côtés du peuple. Je suis avec le pays », lance Emmerson avec enthousiasme. « Appartenir à un parti politique n’a pas de sens pour moi ».

– « Constant dans ses critiques » –

Emmerson a commencé à chanter en langue locale krio après la fin de la guerre civile en 2002, juste après avoir quitté l’école.

Son premier single, « Yu Go See Am », tournait en dérision les responsables du gouvernement, accusés de se goberger et de se servir sur des fonds publics alors que les citoyens ordinaires ont faim.

« Le président (de l’époque) Ahmad Tejan Kabbah disait: +mieux vaut qu’ils chantent plutôt que de retourner dans le bush et de devenir des rebelles », raconte Emmerson, faisant référence aux jeunes et enfants soldats.

Le musicien est très engagé dans l’éducation civique. Il a collaboré avec quatre autres artistes pour une chanson, « Mi vote na mi life », destinée à encourager les électeurs, profondément divisés sur des bases régionales ou tribales, à faire leur choix en fonction de critères politiques.

« Les chansons d’Emmerson évoquent des sujets qui concernent les gens ordinaires », souligne Murtala Mohamed Kamara, éditeur de la revue Salone Jamboree. « Il a été constant dans ses critiques et dans sa défense du changement, sans parti pris à l’égard de quelque gouvernement que ce soit ».

Une chanson type d’Emmerson se moque de la rapacité et de l’inutilité des politiciens, rend hommage à la Sierra Leone et à son peuple qui souffre depuis longtemps et contient quelques éléments porteurs d’espoir pour l’avenir.

Ses paroles sur la pauvreté expriment la frustration des jeunes dans un pays frappé par un taux de chômage élevé et des inégalités sociales persistantes.

« J’ai commencé à écouter la musique d’Emmerson en 2007 et je l’aime toujours, parce qu’il dit la vérité », confie un de ses fans, Ophaniel Gooding, à l’AFP.

Sa musique lui a aussi valu quelques puissants ennemis.

« Je sais que le gouvernement a mis sur pied des machines de propagande contre ma musique sur les réseaux sociaux », explique-t-il. « Parfois il y a des appels téléphoniques, des messages écrits » tels que « si jamais je te vois, ce sera ton dernier jour ».

« Le président (Ernest Bai Koroma) a parlé de moi comme d’une mouche qu’il balaierait », s’esclaffe Emmerson. Le musicien s’est vengé en utilisant des éléments sonores de Samura Kamara au début de son tube inspiré par les élections, « Good Do ».

Le chanteur considère qu’il informe les Sierra Léonais dont la majorité sont illettrés et n’entendent selon lui que « les mensonges » du gouvernement à la radio et à la télévision.

Séparé de sa femme car la musique dévore tout son temps, Emmerson consacre aussi son énergie à un label, Sugar Entertainment, qui soutient une nouvelle génération d’artistes.

Mais ce qui le motive au quotidien, c’est son « rêve » pour la Sierra Leone: un pays débarrassé de l’injustice et des conflits ethniques, avec des emplois pour tous et un système politique plus libre.

Il exclut cependant toute carrière politique. « Si je me lançais dans la politique, qui ferait ce que je fais ? On a besoin de moi », s’amuse-t-il.​

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