Moïse Katumbi : « je ne pensais jamais faire de la politique »

Moïse Katumbi : « je ne pensais jamais faire de la politique »

Hubert Leclercq, envoyé spécial à Johannesbourg

Lundi 12 mars, 11h38. Moïse Katumbi, ex-gouverneur de la province du Katanga, président du club de foot du Tout-Puissant Mazembe, un des plus grands clubs du continent africain, est seul sur son estrade face à une bonne centaine de femmes et d’hommes politiques congolais et quelques dizaines de jeunes venus pour assurer l’ambiance. La salle est surchauffée. Les cris et les chants fusent de toutes parts. Moïse Katumbi marque un instant d’arrêt. Il regarde devant lui. Droit comme un i, il lance, je suis votre candidat à la présidentielle. La salle explose. Les youyous des dames redoublent. Les danses se font frénétiques, les petits drapeaux frappés du logo “Ensemble pour le changement”, le nom de son mouvement, s’envolent en tous sens. Le suspens n’était pourtant pas de mise. Quelques instants plus tôt, Christophe Lutundula, membre de la plateforme politique du G7 avait déjà annoncé que Katumbi avait été désigné pour être leur “champion” dans la course à la présidentielle. “J’aime bien ce mot champion, ça caractérise bien Moïse”, avait explique José Endundo, autre président de parti du G7.

“Maintenant, la campagne est lancée, il n’y aura plus de marche arrière, plus de spéculation, c’est on gagne ou… on gagne”, lance un participant à cette grand-messe politique qui s’est tenue à Johannesbourg, la capitale sud-africaine. “La prochaine fois, nous serons au Congo avec Moïse, lance un autre supporter. Kabila ne peut pas continuer à l’empêcher de rentrer avec ses fausses condamnations”.

Katumbi, lui, s’est lancé dans la lecture de son programme. “Une brique sur laquelle on a travaillé pendant plus d’un an et demi avec des dizaines d’experts venus de tous horizons”, explique Olivier Kamitatu, le porte-parole du candidat. “Je mets au défi les autres candidats de nous apporter un tel projet”. “On se reverra à la fin du mandat pour dresser mon bilan, sourit Katumbi, Vous verrez, je ferai ce que j’ai dit. Mon expérience au Katanga me permet d’avoir une vision nette de ce qui est faisable. Et qu’on ne me sorte pas que ce que j’ai fait au Katanga, je ne pourrai pas le faire ailleurs. Toutes les provinces, je parle de l’ancien découpage, ont leurs richesses.”

Candidat malgré lui

Katumbi s’est piqué au jeu de la politique. Cette présidence, aujourd’hui, il la veut. Pourtant, en 2006, quand il se retrouve sur une première liste électorale c’est… à l’insu de son plein gré. “Tout a commencé lors du référendum sur la constitution”, se souvient Moïse Katumbi. “C’est Augustin Katumba Mwanke qui est venu me demander d’accompagner des hommes politiques venus pour mobiliser les Congolais en faveur de cette nouvelle constitution. J’ai servi de chauffeur. Mais j’étais pleinement dans les affaires alors et je ne me voyais pas faire autre chose. Je ne suis pas descendu du véhicule. Un jeune garçon m’a aperçu et il s’est mis a crié “c’est Moïse, c’est Moïse”, j’étais déjà président du club de football, tout le monde s’est massé autour de la voiture, il n’y avait plus personne pour le meeting politique.”

C’est là que vous prenez conscience de votre popularité ?

Pas du tout. Katumba est revenu à la charge. Il a insisté mais je ne voulais pas faire de la politique. Un jour, un peu avant les législatives de 2006, on m’a annoncé que j’étais sur la liste du PPRD (le parti fondé par Joseph Kabila; NdlR), je ne voulais pas. On m’a expliqué que je ne devrais pas siéger, que le poste, si j’étais élu, pourrait revenir à mon suppléant et que sans cela, le parti risquait de perdre le Katanga. J’ai donc finalement accepté et j’ai fait le meilleur score de la province et j’ai laissé mon suppléant siéger.

Comment vous êtes-vous retrouvé à la tête de la province du Katanga ?

Les élections provinciales avaient lieu quelque temps après. On m’a proposé de faire la même chose, j’étais très hésitant. Une fois de plus j’ai été le candidat le mieux élu de toute la province. Une fois de plus, j’ai laissé mon siège à mon suppléant. Mais là, j’étais un peu coincé. Tous les Katangais que je croisais me disaient que je devais prendre en main la province. Katumba et Samba Kaputo (le conseiller du président Kabila) m’ont convaincu. Mais j’avais mis mes conditions, je faisais un essai et si je ne me sentais pas capable, je démissionnais.

Finalement vous êtes resté près de dix ans. Vous y avez pris goût ?

Si je suis resté aussi longtemps, c’est parce que les élections n’ont pas été organisées. Pour le reste, je me suis surtout senti utile. Le Katanga était par terre. Les infrastructures inexistantes, les écoles n’en parlons pas… En devenant gouverneur, j’ai pu travailler avec mon équipe pour améliorer la situation. Je peux aujourd’hui me prévaloir d’un vrai bilan. Un bilan qui fait peur à au président Kabila qui lui n’a pas grand-chose à montrer.

Qu’est-ce qui s’est passé le 23 décembre 2014, pour que vous affrontiez frontalement le président Kabila, lors d’un retour à Lubumbashi, en annonçant que vous ne vouliez pas qu’il fasse un troisième mandat non interdit par la Constitution ?

J’avais discuté plusieurs fois avec Kabila pour lui conseiller de ne pas se représenter. Mais je voyais qu’il ne voulait rien entendre. Lors de mon voyage, j’ai eu des informations qui démontraient qu’il cherchait à modifier la Constitution, c’est pour ça qu’en sortant de l’avion, devant une foule incroyable, vous pouvez voir les images sur internet, j’ai fait ce discours largement improvisé.

Quelques semaines plus tard, quand le gouvernement a tenté de faire passer la révision de la constitution, il y a eu de terribles manifestations à Kinshasa…

Et surtout énormément de morts qu’on n’oubliera pas. Bien plus qu’en 2016 ou que lors des dernières marches. Les jeunes ont osé affronter le pouvoir. Mon discours a réveillé pas mal de Congolais. Sans ce discours, sans le courage des jeunes ensuite, je pense que la révision de la constitution serait passée et que Kabila serait dans un fauteuil royal pour de longues années.

Votre démission du poste de gouverneur était devenue inévitable ?

En fait, personne ne voulait entendre parler de 2016 dans la majorité. Or, la constitution pour laquelle on s’est battu en 2006 est claire, il ne peut y avoir plus de deux mandats successifs. EN 2016, Kabila devait partir. Je ne pouvais pas faire comme si tout allait bien, j’ai donc pris mes responsabilités.

Aujourd’hui, ça fait près de deux ans que vous êtes en exil, comment vivez-vous cette période ?

C’est une période très difficile à vivre pour moi et ma famille surtout. C’est difficile d’être loin du Congo. Mais il faut toujours essayer de positiver. Cette période m’a permis et m’a obligé à beaucoup voyager pour défendre les intérêts de mon pays et des Congolais. Tous ces voyages, toutes ces rencontres font qu’aujourd’hui nous avons un calendrier électoral avec une date pour la présidentielle.

Et douze ans après votre premier contact avec la politique, vous être candidat à cette présidentielle…

Je me disais vraiment qu’après le gouvernorat, la politique c’était fini pour moi. Mais j’ai été interpellé par de nombreuses personnes, surtout des dames, qui m’ont dit “Moïse, tu dois nous aider à remettre le Congo sur les rails comme tu l’as fait au Katanga”. Au début, je ne voulais pas. Puis, avec le temps, j’ai commencé à m’interroger et puis le G7 (plateforme de 7 partis qui ont quitté la majorité pour dire leur opposition à la volonté de Kabila de prolonger ses mandats, NdlR) est venu me demander si je ne voulais pas être son candidat, d’autres ont suivi, même des gens de la majorité… qui eux sont restés dans la majorité par manque de courage.

100 milliards de dollars

Vous venez de lancer votre mouvement Ensemble pour le Congo, assorti d’un programme ambitieux.

Ce programme s’articule autour de quatre piliers, il a été mûrement conçu. Tout y est important mais j’aime insister sur le premier pilier qui est la clé de voûte de tout : le retour de la paix et la restauration de l’Etat de droit au Congo. Si on n’atteint pas ces deux objectifs, rien ne sera faisable. Mais nous les atteindrons.

Dans le volet économique, vous parlez d’investir 100 milliards de dollars en cinq ans alors qu’aujourd’hui les caisses de l’Etat sont vides. Est-ce bien réaliste ?

On fera mieux que 100 milliards. Si le pays est dans la situation dans laquelle il se trouve actuellement, c’est, entre autres, parce qu’on n’a pas lutté contre la corruption. L’argent est là, vous allez vous en rendre compte quand on aura instauré une bonne gouvernance. Regardez le Katanga, il n’y a pratiquement plus d’investissements depuis que je suis parti. Moi, j’ai lutté contre toute la corruption qui mine le business. Il faut aussi faire entrer le secteur informel dans le formel. Je me suis engagé à créer 3,5 millions d’emplois, à éléctrifier le pays, à diversifier l’économie. Nous sommes trop dépendants des mines.

La jeunesse occupe aussi une place importante dans votre programme ?

Le troisième pilier insiste sur la valorisation de notre énorme capital humain. On va travailler d’arrache-pied pour améliorer l’éducation et la santé. Lisez mon programme, vous verrez que c’est chiffré. Que je m’engage sur la constructrion d’écoles, d’hôpitaux, de dispensaires,… Le quatrième pilier s’intéresse à l’environnement et au changement climatique. Notre Congo peut et doit aussi jouer ici un rôle central avec ses incroaybles richesses en eau douc, en forêts, etc

Mais pour que ce programme devienne réalité, encore faut-il que vous soyez élu. Or, pour l’instant, vous ne pouvez pas vous présenter, vous êtes toujours sous le coup d’une condamnation à trois ans de prison pour la spoliation d’un bien immobilier ?

Les évêques de la Cenco, qui ont vu tous les acteurs de ce procès, ont dit que c’était une farce. Une des juges qui m’a condamné a fui le pays et a expliqué les pressions qu’elle avait subies pour me condamner. C’est un procès pour m’éloigner, parce que Kabila connaît mon poids, il sait que si je me présente, je serai élu. Je vais donc rentrer. Je ne vais pas présenter ma candidature de l’étranger. Je dois être au Congo pour le mois de juillet et j’y serai.

Quel regard portez-vous sur la fameuse machine à voter que les organisateurs des élections veulent imposer ?

Pour nous, c’est une machine à tricher. On ne peut pas aller aux élections avec cette machine. C’est la seule arme que la majorité a trouvé pour espérer gagner. On ne veut pas de cette machine, on veut de vraies élections. La voix des Congolais doit enfin être entendue et respectée.

Monsieur Katumbi, certains affirment, document à l’appui, que vous aviez opté pour la nationalité italienne de 2002 à 2016 ?

J’aurais donc été gouverneur, sur les rangs de la majorité présidentielle, en étant italien ? Et c’est maintenant, parce qu’ils ne savent plus quoi trouver contre moi, qu’ils qu’ils s’en souviendraient, c’est n’importe quoi. Je suis Congolais, je remplis toutes les conditions pour me présenter à cette élection. On veut instrumentaliser la CENI comme on l’a fait avec la justice. Seule la CENI à les prérogatives pour réceptionner et valider les candidatures. Ce n’est pas à la majorité présidentielle de prendre des décisions. Elle tente une fois de plus de fausser les jeux.  Moi, je peux vous dire que je suis Congolais et il y a d’ailleurs encore des gens qui m’ont vu naître, qui ont vu ma mère accoucher de moi, tout le monde peut les interroger. Par contre, beaucoup, dans le camp d’en face, ne peuvent pas en dire autant, à tous les niveaux de l’Etat.

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