RDC: Kinshasa doit-il un milliard de dollars à Harare?

RDC: Kinshasa doit-il un milliard de dollars à Harare?

Par Marie-France Cros.

Vendredi dernier, le journal zimbabwéen The Independant annonçait que lors de sa récente visite à Kinshasa, le président ad interim Emmerson Mnangagwa avait demandé à son homologue congolais une aide financière pour sa campagne électorale, ainsi que le remboursement d’un milliard de dollars dû par Kinshasa à Harare au titre de l’aide militaire apportée en 1998-2000 à Kabila père. Une tuile pour le président hors mandat Joseph Kabila. Mais Kinshasa a des arguments à faire valoir.

Président du Zimbabwe ad interim depuis le coup d’Etat militaire « de velours » de novembre 2017, Emmerson Mnangagwa devrait remporter l’élection présidentielle de mai prochain: il a, en effet, été désigné candidat par le parti au pouvoir depuis l’indépendance (1980), la ZANU-PF, même si un candidat « pro-Grace Mugabe », Ambrose Mutinhiri – appuyé par Robert Mugabe – pourrait raffler les voix des mécontents en l’absence d’un candidat connu pour représenter l’opposition, son leader, Morgan Tsvangirai, ayant succombé à un cancer le mois dernier.

Reste qu’il a besoin d’argent pour sa campagne et pour montrer trace de son passage à la tête du pays. Une telle demande est donc vraisemblable, même si rien ne dit que Joseph Kabila y répondra favorablement, ayant lui-même de gros besoins d’argent.

Grossière erreur

L’article de l’Independant comporte une grossière erreur: il indique que le Zimbabwe « n’envoie pas de troupes en RDC cette fois, malgré la spectaculaire prise, cette semaine, de l’importante ville orientale de Goma par des rebelles ». Si Goma a bien été prise par des rebelles, cela date de… novembre 2012. Faut-il, par conséquent, accorder crédit au reste de ce qu’écrit le journal zimbabwéen? M. Mnangagwa a-t-il bien réclamé un milliard de dollars pour l’aide militaire passée?

Cette aide militaire a été décidée en 1998 par le président Robert Mugabe seul, sans l’approbation du parlement zimbabwéen. En 2000, le ministre zimbabwéen des Finances Simba Makoni, indiquait qu’elle avait coûté 200 millions de dollars en 2 ans, alors que la Banque mondiale l’estimait alors à 27 millions par mois (soit un total d’environ 650 millions). Le retrait zimbabwéen ne sera complet qu’en 2002.

Une guerre « auto-financée »

Kinshasa estime que les frais du Zimbabwe ont déjà été remboursés. Selon le chercheur français Gérard Prunier (« Africa’s World War », 2008), feu Laurent Kabila avait signé avec Robert Mugabe, le 4 septembre 1998, un accord selon lequel l’intervention militaire zimbabwéenne au côté du président congolais (pour repousser l’offensive rwando-ougandaise lancée quelques semaines plus tôt), serait « auto-financée ».

Au début, ce devait être par le Katanga: un tiers des bénéfices de la Gécamines (où le Zimbabwéen Billy Rautenbach venait d’être nommé patron) servirait à payer l’effort de guerre zimbabwéen; mais le géant minier était bien malade et Harare ne toucha qu’une petite partie de l’argent espéré. Plusieurs autres voies furent tentées, explique Prunier. Doubler les exportations de courant vers le Zimbabwe; mais Inga n’était pas en mesure de le faire, faute de lignes vers le Zimbabwe. Donner 500.000 ha de bonne terre katangaise à une ferme d’Etat zimbabwéenne; mais celle-ci n’avait pas le capital nécessaire pour lancer l’exploitation. L’opération Cosleg, lancée fin 1999, devait permettre d’exploiter des mines de diamants au Kasaï, sur un territoire appartenant à la Miba (détenue à 80% par l’Etat congolais); mais l’affaire ne prit jamais l’ampleur souhaitée, les bourses de Londres, Amsterdam et Dublin n’ayant jamais permis à Cosleg de lever des fonds pour se développer en raison des suspicions à l’encontre de la société congolo-zimbabwéenne.

Emmerson Mnangagwa aux commandes du pillage

L’argent gagné par Cosleg n’alla pas au Trésor zimbabwéen, il prit la direction de comptes privés d’une trentaine de personnes, selon un rapport d’experts de l’Onu, hauts officiers militaires, hommes d’affaires et politiciens, dont Emmerson Mnangagwa, considéré comme un des architectes de ce montage financier et, à ce titre, stigmatisé comme un des principaux pillards du Congo par les experts onusiens. On ignore à combien se montent ces « remboursements ».

Mnangagwa a également été cité par la Financial Gazette (20-8-2001) comme contrôlant un accord secret entre le parti présidentiel ZANU-PF et la « famille Kabila » pour l’exploitation du bois, par les soldats du contingent zimbabwéen au Congo, sur un territoire – au Katanga, au Bandundu et au Bas-Congo- « de 33 millions d’ha » (soit dix fois la Belgique), par la Socebo (Société congolaise d’exploitation du bois), créée le 6 janvier 2000. L’affaire aurait dû rapporter 300 millions de dollars en trois ans mais Harare avait dû retirer ses 12.000 soldats, conformément à l’accord de paix de Lusaka de 1999; le retrait avait pris fin en 2002.

Selon le chercheur japonais Ken Yamamoto (voir The Zimbabwean 10-3-2016), après le retrait militaire zimbabwéen, Joseph Kabila étant désormais au pouvoir, les sécurocrates et hauts-officiers zimbabwéens (dont Emmerson Mnangagwa, nommément cité) ont voulu continuer à se « rembourser ». Cette fois en fournissant des armes aux rebelles congolais – dans un récit très précis, il cite un certain « Bosco » (Ntaganda?) – en échange de diamants. Et le chercheur de noter, au passage, que l’armement de la rébellion, donc sa puissance, permettait également à de hauts officiers zimbabwéens d’effectuer, à titre privé, de rémunératrices missions de sécurité au Congo, grâce à des congés de six mois de l’armée zimbabwéenne. Selon le Japonais, seul feu le général Vitalis Zvinavashe a partagé ses profits congolais avec la population zimbabwéenne: il a construit une école primaire et un lycée.

Joseph Kabila avait perdu du matériel zimbabwéen

L’ironie veut que d’importantes pertes de matériel militaire zimbabwéen, aujourd’hui facturées au Congo, aient été enregistrées lors de la déroute de Pweto, en décembre 2000, contre l’armée rwandaise. Joseph Kabila, récemment nommé général major, était alors chef de l’armée de terre de son père et dirigeait l’armée congolaise à cette bataille, lancée par Kinshasa en dépit du cessez-le-feu de Lusaka. A ses côtés figuraient le général Faustin Munene, devenu opposant et aujourd’hui en exil à Brazzaville, et le général John Numbi – qui lui est resté fidèle et a récemment été intégré dans l’armée congolaise après avoir été écarté de son poste de chef de la police pour son implication présumée dans l’assassinat du défenseur des droits de l’homme Floribert Chebeya et son chauffeur (juin 2010).

La contre-offensive rwandaise, le 4 décembre 2000, avait poussé 3000 soldats congolais à fuir en Zambie, abandonnant leur matériel aux Rwandais. Ceux-ci avaient détruit ce dont ils ne pouvaient se servir, comme l’hélicoptère de Joseph Kabila puisqu’ils n’avaient pas de pilote.

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