Afrique du Sud : Un pas vers l’expropriation sans compensation

Afrique du Sud : Un pas vers l’expropriation sans compensation

ass="western">Patricia Huon, Correspondante en Afrique du Sud

Le sujet est sensible en Afrique du Sud. La question des terres, celle de leur accaparement par les colons et le régime d’apartheid, puis des tentatives de les redistribuer au profit de la majorité noire, entraîne inévitablement des débats animés. La décision historique du Parlement, mercredi, ne fait pas exception à la règle. Les députés ont adopté, à une très large majorité (241 voix pour, 83 contre), une motion pour la mise en place d’une commission qui sera chargée d’étudier la révision d’un article de la Constitution afin de permettre l’expropriation sans compensation.

Dès son arrivée au pouvoir en 1994, le Congrès national africain (ANC) de Nelson Mandela avait promis une redistribution des terres, basée sur le principe de « l’acheteur volontaire et vendeur volontaire ». Mais la lenteur de la réforme agace de plus en plus la population noire. Plus de trois-quarts des terres arables du pays appartiennent toujours à des fermiers blancs. Avant chaque élection, le parti au pouvoir a fait campagne sur la promesse d’une transformation de l’économie, mais les changements tardent à se concrétiser.

Pression électorale

L’expropriation sans compensation des fermiers blancs est demandée depuis longtemps par Julius Malema et son parti de la gauche radicale, les Combattants pour la Liberté Economique (EFF). Mais l’ANC y était, jusqu’à récemment, opposé. L’an dernier, le parlement avait voté une loi autorisant à forcer des propriétaires terriens à vendre s’il était prouvé que les terres qu’ils occupent avaient été spoliées à la population noire pendant l’apartheid. Néanmoins, l’Etat s’engageait à racheter ces terres au prix du marché.

Ce n’est qu’en décembre 2017, lors de la grande conférence de l’ANC, que le parti a pris un virage à gauche, afin de répondre à une demande de plus en plus pressante de son électorat, et décidé de soutenir officiellement l’expropriation sans compensation. Lors du discours sur l’état la Nation qui a suivi son investiture, il y a deux semaines, le nouveau président, Cyril Ramaphosa, s’est engagé suivre la ligne de son parti visant à accélérer la réforme agraire.

La catastrophe zimbabwéenne en tête

La décision de l’ANC de voter pour la motion de l’EFF n’était donc pas une surprise. L’Alliance démocratique (DA), le principal parti d’opposition, s’y est quant à lui opposé. « En plaidant pour l’expropriation sans compensation, l’ANC s’est vu offrir le bouc émissaire parfait pour expliquer ses propres échecs. L’expropriation sans compensation minerait gravement l’économie nationale, ne faisant que blesser encore plus les Noirs pauvres », a déclaré le parti dans un communiqué. Les opposants les plus virulents au principe d’expropriation sans compensation, notamment les associations de fermiers Blancs, agitent le spectre du désastre zimbabwéen. L’Afrique du Sud sait quel est l’exemple à ne pas suivre : celui de son voisin, où une réforme agraire brutale et mal gérée, lancée au début des années 2000, a plongé le pays dans une grave crise économique.

« La Constitution n’a pas encore été changée. Il y aura un débat public et des discussions internes au Parlement (…) sur les circonstances dans lesquelles ces expropriations sans compensation pourraient se faire, nuance Ruth Hall, chercheuse sur la réforme agraire à l’Université du Cap Occidental, interrogée par la télévision publique sud-africaine SABC. Cyril Ramaphosa et l’ANC ont été clairs sur le fait qu’ils considèrent seulement cela comme une option. Probablement lorsque des circonstances exceptionnelles s’appliquent ». L’ANC a d’ailleurs apporté plusieurs amendements à la motion proposée par l’EFF, afin que les mesures prises ne puissent pas être néfastes pour la productivité du secteur agricole ou la sécurité alimentaire. Une porte ouverte pour d’autres discussions animées sur les modalités de cette redistribution des terres.

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