Ida Sawyer : « en RDC, on assiste à une violence à grande échelle »

Ida Sawyer : « en RDC, on assiste à une violence à grande échelle »

trong>Par Constance Cabouret

Depuis dix ans, Ida Sawyer travaille pour l’ONG Human Rights Watch, notamment en République démocratique du Congo. Forcée de quitter le pays en 2016 – les autorités ont refusé de renouveler son visa, à cause « d’une série de publications de HRW sur la répression politique », selon l’ONG – elle est aujourd’hui Directrice pour l’Afrique centrale. Depuis Bruxelles, Ida Sawyer observe les projets menés en RDC, au Rwanda, au Burundi et en République centrafricaine. Depuis le début de la crise congolaise, la chercheuse multiplie les plaidoyers pour alerter sur l’urgence de la situation.

En février, vous êtes allée devant le Conseil de sécurité des Nations Unies pour avertir sur l’urgence de la situation en RDC.

Oui, on a vu depuis trois ans une augmentation des violences dans tout le pays. C’est notamment le cas dans le Kasaï, au centre du pays. Depuis 2016, le conflit a fait jusqu’à 5000 morts. Beaucoup de personnes se sont réfugiées en Angola. Il y a aussi les violences qui continuent dans le Kivu, en Tanganyika et en Ituri, récemment. C’est une violence à grande échelle. Depuis trois ans, le président Kabila et son entourage répriment leurs opposants et font usage de corruption pour essayer de se maintenir au pouvoir. Beaucoup de groupes armés reçoivent encore des soutiens de la part des forces de sécurité congolaises et des membres du gouvernement. On voit un lien clair entre l’augmentation des violations des droits humains et la volonté de Kabila de s’accrocher à la présidence.

Qu’attendez-vous de l’ONU ?

Nous avons d’abord recommandé que les Nations Unies élargissent les sanctions ciblées. L’ONU a déjà mené des actions contre certains responsables de violations de droits humains. Mais elle devrait viser un plus haut niveau de commandement. Ensuite, en mars, le mandat de la MONUSCO [Mission de l’Organisation des Nations Unies en République démocratique du Congo] sera renouvelé. Nous souhaitons que cette force armée soit mieux équipée et formée pour protéger les populations civiles, notamment pendant les manifestations pacifiques. Nous avons aussi insisté pour que le Conseil de sécurité évalue les progrès plus régulièrement. Il faut qu’il puisse imposer des conséquences plus tôt si des élections crédibles ne sont pas organisées. Nous pensons que, si l’on veut voir une diminution des violations des droits fondamentaux, il faut un processus électoral crédible et pacifique. Il faut pouvoir mettre en place un climat où ces droits puissent être respectés. Cela ne va pas tout résoudre, mais c’est une étape essentielle.

Il faut tout de même noter que la tension monte pour le président Joseph Kabila. Il y a eu plusieurs manifestations, la communauté internationale a critiqué les violences commises par le régime. Mais, malgré cela, le président congolais reste en place. Comment expliquez-vous cette longévité ?

La pression a augmenté, c’est vrai. Il y a eu beaucoup de manifestations, la population a largement montré sa volonté d’organiser des élections et souhaite que l’accord de la Saint-Sylvestre soit respecté. Joseph Kabila a de moins en moins de soutien en RDC. Il y a eu aussi des pressions du côté de la communauté internationale, mais jusque-là, il s’agit surtout de déclarations. Nous avons encouragé la position prise par la Belgique de suspendre tous les soutiens directs au gouvernement congolais jusqu’à l’organisation d’élections crédibles. C’était une étape importante. Mais ce type de décision aura beaucoup plus d’impact si tous les membres de la communauté internationale agissent avec unité. Si l’on veut vraiment convaincre Kabila de partir et lui montrer qu’il doit respecter la Constitution et la volonté du peuple, il faut que cette pression augmente davantage.

Les partis politiques d’opposition ne sont pas les seuls à vouloir la fin du régime de Joseph Kabila. On a vu récemment le rôle de l’Eglise, qui s’est engagée pour l’organisation d’élections. Il y a aussi des groupes armés. Le manque d’unité des opposants renforcerait-elle le pouvoir congolais ?

Il est clair que les voix qui s’élèvent contre Kabila sont multiples. Les défenseurs du régime le savent et essayent de diviser l’opposition. C’est ce qu’on a pu voir avec les doublons de partis politiques. Il y a eu des partis proches du pouvoir portant les mêmes noms que les partis d’opposition. C’est un outil qui a un lourd impact. Il crée de la confusion parmi la population.

Selon vous, la fortune de Joseph Kabila est un élément à prendre en compte pour comprendre son attachement au pouvoir. Pourquoi ?

Beaucoup de recherches ont montré à quel point Joseph Kabila et sa famille ont profité financièrement du pouvoir. Sa fortune est peut-être une des raisons pour laquelle il ne veut pas quitter la présidence. Les proches du chef d’Etat ont des intérêts financiers dans le pays. Et la corruption lui permet de se maintenir au pouvoir. On peut aussi imaginer que le président congolais a peur de la suite, peur pour sa vie ou peur de la justice. Pour le moment, il semble qu’il soit mieux protégé s’il reste au pouvoir.

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