Razzia de Nabil Ayouch, ou le pillage de destins

Razzia de Nabil Ayouch, ou le pillage de destins

Hier soir à 20h, l’excitation était au rendez-vous au musée Bozar à Bruxelles, où la foule s’est petit à petit glissée dans la salle de projection pour assister au nouveau film de Nabil Ayouch et de Maryam Touzani, « Razzia », centré sur les combats pour faire valoir les libertés individuelles.

Il s’est écoulé plus de deux ans depuis la sortie du dernier film de Nabil Ayouch, « Much Loved ». Un film traitant de la prostitution à Marrakech, qui avait suscité une vaste polémique au Maroc. Tout d’abord interdit de projection par le gouvernement marocain, c’est une censure plus sévère et radicale envers le réalisateur que la population elle-même a ensuite exprimée. Un film choc et très cru sur les réalités vécues par les femmes, mais aussi par les hommes, les travestis et les enfants dans le milieu de la prostitution. Une prostitution taboue, cachée et cloisonnée qui est pourtant pratiquée jusqu’au dernier petit village de l’Atlas. Malgré l’omniprésence de celle-ci, peu sont ceux qui avaient jusqu’alors osé aborder le sujet d’une manière aussi épanchée.

C’est donc un public curieux et avide de découvrir les nouveaux sujets sociétaux traités par ce réalisateur emblématique du Maroc, qui s’est assis hier soir dans la pénombre croissante de la salle pour entendre les premiers mots de « Razzia »… en dialecte berbère.

L’affiche du film « Razzia » de Nabil Ayouch

Cinq destinées reliées
Un film sur cinq trajectoires de vie à Casablanca, en 2015, dans une ville en pleine contestation. Cinq vies qui subissent au quotidien les injustices de la société marocaine. Cinq destins dans une société complexe, en pleine transition, dont les richesses et la diversité se voient souvent réduites et enfermées dans un carcan rigide qui ne leur laisse entrevoir que peu d’espoir pour un avenir meilleur. Pourtant le réalisateur souligne que l’avenir dépend largement de l’éducation et de la jeunesse qui doit pouvoir rêver pour avancer.

Le film nous livre le portrait tout en nuance d’une jeunesse à la fois enfermée, déchue et résignée face à ce manque de perspectives mais aussi rebelle, bouillonnante, traversée par des courants contradictoires, sujette à des inégalités frappantes et à la violence sociétale quotidienne. Des paradoxes marqués, dans une société qui se modernise et dont les traditions et les rites se voient souvent chamboulés.

Le droit des femmes à être libres
Ces paradoxes sont traités par le réalisateur avec finesse, humour et, parfois, avec un certain cynisme. Une scène nous montre une jeune fille enfilant sa djellabah au-dessus de son mini-short pour prier près de son écran diffusant un clip mettant en scène des femmes à moitié-nues. Une autre scène se centre sur la présence d’une chikha (chanteuse et danseuse traditionnelle) à la fête d’anniversaire d’un jeune homme aisé qui se retrouve finalement violentée et attouchée par les camarades de celui-ci pour se divertir.

Les femmes et leur quête de liberté ont toujours joué un rôle fondamental dans les films de Nabil Ayouch. Lors d’un échange avec le réalisateur et sa compagne, Maryam Touzani, coscénariste du film, celui-ci nous confie son incompréhension face au manque d’importance et de place accordée aux femmes marocaines aujourd’hui. « Je me demande encore comment il est possible que l’on puisse ne pas compter sur plus de 50% de la population au Maroc ? » nous dit-il. Une incompréhension qui se mêle à une analyse fine de la condition des femmes marocaines, notamment via le personnage de Salima, joué par Maryam Touzani en personne. Elle incarne une femme de classe sociale élevée, moderne et assumée, qui malgré les différences, se noue d’amitié avec Yto, une femme berbère âgée à qui elle se confie. Finalement, entre ces deux parcours féminins, que tout pourrait dissocier, la quête est la même : l’autonomie, le besoin de liberté et surtout le besoin d’aimer et d’être aimée librement. Une quête loin d’être facile dans une société marocaine encore gangrenée par un machisme dominant.

Nabil Ayouch et Maryam Touzani à Bruxelles au Bozar pour l’avant-première de « Razzia ».

Un manifeste pour la diversité
Entre critique et fascination, avec un regard perçant et doux à la fois, Nabil Ayouch livre sa vision d’un pays qu’il semble aimer profondément tout en soulignant ses lacunes, ses faiblesses et ses paradoxes. Un pays doté d’une diversité riche et rare, une société multiculturelle, polythéiste et polygotte, qui, aux yeux du réalisateur, ne semble pas pouvoir étendre ses ailes pleinement et prendre sa place. Dans le film, à plusieurs reprises, le réalisateur critique le Maroc pour sa négligence de cette diversité. Il la met en exergue au travers de la situation des peuples berbères, et via le grand départ des juifs marocains et, conséquemment, l’abandon des mellah, peu à peu rénovés dans les grandes villes. Un départ regretté, incarné par un des personnages principaux du film, Joe, 
un jeune restaurateur juif quotidiennement confronté à son appartenance religieuse dans un pays majoritairement musulman.

Croire en l’avenir
C’est donc une large fresque que nous peint Nabil Ayouch. 
Beaucoup de sujets sont abordés, peut-être un peu trop brièvement, car on a parfois l’impression d’effleurer ou de survoler rapidement des problématiques qui, pourtant, donneraient envie d’en savoir plus. Mais c’est aussi cela le Maroc : des problèmes qui s’entrechoquent, des réalités complexes, entremêlées tandis que le temps s’écoule doucement…
Ces cinq trajectoires de vies qui semblent irréductibles, cinq implosions puissantes et irrémédiables, livrent néanmoins aux spectateurs l’impression d’une société en mouvement, une société qui n’a pas dit son dernier mot et qui pourrait exploser à tous moments. « Le Maroc doit absolument donner des perspectives d’avenir à ses jeunes. Il faut qu’il crée des espaces d’expression et redonne à la jeunesse la vision d’un avenir possible. Je pense que la culture et les arts sont des moyens importants pour y parvenir ».

C’est face à la douceur de la mer et la future naissance d’un enfant que se clôture le film, qui malgré une forme de pessimisme sous-jacent, laisse doucement place à l’espoir. Après tout, Joe dira à son ami Ilyas, vers la fin du film, qu’au travers de tous ses voyages, jamais il ne contempla de ciel plus beau que celui du Maroc.

Par Constance Frère

Nabil Ayouch est un réalisateur franco-marocain. Il a réalisé plusieurs longs-métrages à succès comme « Mektoub » en 1997, « Ali Zaoua » en 2000, « Whatever Lola Wants » en 2008, « Les chevaux de dieu » en 2012 et « Much Loved » en 2015.  

Nabil Ayouch en compagnie de Maryam Touzani, au Bozar pour l’avant-première du film « Razzia ».

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