Histoire: les rébellions de 1964 au Congo: de frappantes ressemblances

Histoire: les rébellions de 1964 au Congo: de frappantes ressemblances

 
Par Marie-France Cros.
 
Le sociologue belge Ludo De Witte s’était fait connaître du grand public par son ouvrage « L’assassinat de Lumumba », publié en flamand en 1999 et en français en 2000. L’ouvrage avait à ce point interpellé la conscience des Belges qu’une commission d’enquête parlementaire avait été instituée, qui avait conclu que « certains ministres et autres acteurs » belges portaient une « responsabilité morale » dans l’assassinat de l’ex-Premier ministre congolais. En 2001, le ministre belge des Affaires étrangères, Louis Michel, avait présenté publiquement à la famille Lumumba et au peuple congolais les excuses de la Belgique.

 
Le nouvel ouvrage de Ludo De Witte n’aura pas le même succès. D’abord parce que son titre est trompeur: « L’ascension de Mobutu » ne s’intéresse en effet au Léopard qu’à partir du septième et dernier chapitre (p. 391); le reste est consacré à l’étude des rébellions de 1964. Il y a tromperie sur la marchandise. Car même si l’auteur explique que la répression belgo-américaine des rébellions a aidé Mobutu à accéder au pouvoir, il s’intéresse si peu à ce dernier que toute personne un peu au fait de l’histoire congolaise n’apprendra rien dans cet ouvrage sur celui qui dirigea le pays durant 31 ans.
 
Deux rébellions
 
Il n’en va pas de même pour le vrai sujet du livre, dont on se demande pourquoi il n’a pas été monté en titre. L’auteur évoque deux rébellions. Celle que Pierre Mulele, rentré de Chine communiste, lança dans le Kwilu (ouest du pays); celle des « Simbas » (lion en swahili) qui réussit à prendre le contrôle de l’est du Congo.
 
A dire vrai, Ludo De Witte s’étend peu sur la première qui, revendiquant une « deuxième indépendance », poussa de très jeunes gens, munis d’armes primitives et principalement ruraux, à fermer écoles et missions (comme l’a fait, en 2016-17, la rébellion de Kamwina Nsapu au Kasaï) et prit un tour xénophobe. Son succès reposait sur la frustration créée par la déception des espoirs de l’indépendance. Cette rébellion et sa terrible répression firent de 60.000 à 100.000 morts, indique De Witte.
 
Les Simbas conquérants
 
Ce dernier développe principalement l’histoire de la révolte des Simbas, officiellement lumumbistes (d’où l’intérêt marqué de l’auteur) mais surtout jeunes gens issus des villes, en révolte contre l’armée congolaise dirigée par Mobutu. Comme celle-ci craignait les pratiques magiques revendiquées par les rebelles et perdait du terrain (presque la moitié du territoire national!), il fut fait appel à des mercenaires pour l’étoffer et à quelques officiers belges.
 
Selon De Witte, la Belgique ne voulait pas intervenir militairement pour ne pas risquer de mettre en danger les quelque 60.000 Belges qui vivaient alors au Congo et parce qu’elle était persuadée que même des rebelles victorieux auraient besoin d’elle pour redresser le Congo. Mais la CIA lui force la main, appuyée par Londres, au nom de la lutte contre le communisme. La situation devient plus difficile encore pour Bruxelles quand les rebelles prennent des milliers d’étrangers en otages, dont de nombreux Belges, dans tout l’est du Congo. Pourtant, écrit De Witte, sur décision américaine, il n’y aura d’opération militaire aérienne pour les libérer qu’à Stanleyville et Paulis, parce que c’étaient des lieux « stratégiques », tandis que les otages ailleurs ne bénéficièrent pas de la même sollicitude: seules des troupes au sol vinrent à leur secours, trop lentement et souvent trop tard.
 
Des meurtres en réaction
 
Si ses opinions politiques sont sensibles (notamment lorsqu’il évoque « l’infâme sécession » katangaise), l’auteur expose les faiblesses et les infamies des rebelles lumumbistes autant que celles des « affreux » et de l’armée congolaise. Il affirme que les premiers n’ont commencé à tuer les otages qu’après le début des attaques belgo-américaines.
 
On s’étonnera que De Witte écrive qu’on ne peut se fier à Patrick Nothomb – consul belge à Stanleyville durant les événements, qui a raconté le calvaire de la ville – mais fasse confiance au chercheur Benoît Verhaegen, dont la Commission Lumumba avait pourtant révélé qu’il était un informateur des services de renseignement belges.
 
Similitudes frappantes
 
Au total, l’ouvrage fait connaître un conflit aujourd’hui oublié. Alors que les rébellions se multiplient au Congo, le lecteur est frappé par les similitudes entre les deux époques. Déjà régnait la corruption. Déjà les fonctionnaires étaient impayés. Déjà les villes étaient débordées par l’explosion démographique et l’absence d’emplois. Déjà de nombreux Congolais s’engageaient dans l’armée pour échapper au chômage et pouvoir se servir grâce à leur arme, tandis que d’autres fournissaient de la chair à canon aux rébellions. Déjà l’amée pillait et violait jusqu’aux petites filles. Déjà les politiques multipliaient scissions et exclusions mutuelles, au gré de leurs aversions et ambitions personnelles…
 
Qui bâtira ce Congo « plus beau qu’avant » célébré par l’hymne national?
 
« L’ascension de Mobutu », de Ludo De Witte, Ed. Investig’Action, 461 pp, 18€

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