Maroc : La colère des gueules noires de Jerada

Maroc : La colère des gueules noires de Jerada

Par Julier Chaudier, correspondante au Maroc

Des monticules de charbon jalonnent la montagne pelée aux alentours Jerada, petite ville minière de 43 000 habitants juchée sur les hauts plateaux du Nord Est du Maroc, à la frontière avec l’Algérie. Ces buttes signalent l’entrée des descenderies, ces mines de fortune où descendent chaque jour près de deux mille mineurs clandestins. Aujourd’hui, la colline est déserte car depuis la mort de deux frères dans l’un de ces puits, le 22 décembre dernier, les habitants de Jerada protestent contre l’incurie des autorités qui ont abandonné la ville à son sort, après avoir fermé Les Charbonnages du Maroc en 1998, quand la mine employait encore plusieurs milliers de personnes.

Dimanche 28 janvier, le Hirak (mouvement) a défilé devant le siège de la province de Jerada aux cris de « liberté, dignité, justice » avec des cercueils en mémoire des 43 mineurs décédés dans les descenderies depuis la fermeture de la mine. « Vos enfants travaillent dans l’administration pendant les enfants du peuple sont dans les descenderies ! », ont lancé les organisateurs de la manifestation qui avaient rassemblé près d’un millier de personnes en dépit d’un froid vif.

Malgré le boycott, Mohamed*, Ahmed* et Samir* sont venus travailler dans leur descenderie près d’une aire de stockage du charbon où se trie et s’ensache la production des puits avoisinants. Les trois hommes ont commencé à creuser à la pelle et à la pioche, il y a un mois déjà, et ne peuvent se permettre d’arrêter de travailler, alors qu’ils n’ont atteint la première veine de charbon, à 8 mètre de profondeur, que depuis deux semaines. Aujourd’hui, ils creusent au fond chacun leur tour, en suivant la veine dans une galerie horizontale où ils avancent à plat ventre. « Je creuse depuis que je suis né, il n’y a rien d’autre à faire dans ce bled ! »  lance Mohamed, 25 ans. Avec la lourde manivelle de métal rouillé placée au-dessus du puit, il remonte les sacs de charbon que lui envoie Ahmed, quatorze ans, qui creuse au fond.

A côté, Samir, 45 ans, récupère les sacs et les vide près du puits. « Chaque matin, quand je m’habille pour aller travailler, j’ai le ventre noué, je dois me forcer », confie-t-il, en toussant. Dans des conditions de travail aussi précaires, les accidents sont monnaie courante. « La semaine dernière encore, une galerie s’est effondrée sur un mineur. Elle est tombée sur son dos. Il a été sauvé in extremis par ses collègues », raconte Mohamed.

De l’autre côté de la ville, près de l’immense terril de 20 millions de tonnes hérité des Charbonnages du Maroc, Mounir, la quarantaine rentre de son travail. « J’ai bien essayé de travailler dans les descenderies mais c’est un travail terrible où il faut ramper en trainant un sac derrière soi. Le danger est tellement important qu’au bout de 6 mois j’ai préféré chercher autre chose », explique-il. Il attendra 3 ans avant de trouver un poste d’agent de sécurité dans l’un des deux lycées publics de la ville. « J’ai bien envisagé de quitter Jerada pour travailler ailleurs mais j’aurais dépensé tout mon argent dans les transports et le logement, je n’aurais jamais gagné assez pour faire vivre également ma famille qui est ici », précise-t-il.

Le manque d’alternative à l’exploitation des mines clandestines est précisément la revendication la plus importante du Hirak car toute l’activité productive de Jerada se résume aujourd’hui à deux immenses centrales à charbon. La crise économique de 2008 a en effet contraint beaucoup de Marocains originaires de la région de l’Oriental à rentrer. Depuis 2014, avec la construction d’une barrière grillagée côté marocain et d’une tranchée côte algérien, la contrebande transfrontalière qui irriguait toute la région a presque été réduite à néant.

Dans ce contexte, le secrétaire général de la wilaya se veut rassurant. « Sur la base des réponses apportées par le ministre de l’Energie et des Mines aux revendications du Hirak, nous avons élaboré un Plan d’action d’urgence qui prévoit la création de près de de deux mille emplois. » Insuffisant pour rassurer une population échaudée par les promesses. « Tous ces projets sont intéressants mais aucune échéance ne nous été donnée », estime Aziz Naitabou, l’un des porte-paroles du mouvement.

*les prénoms ont été changés

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