Rencontre avec M. Hamidiou Sall, président de la Fondation George Arthur Forrest, soutien de l’opération Move with Africa.

Rencontre avec M. Hamidiou Sall, président de la Fondation George Arthur Forrest, soutien de l’opération Move with Africa.

M. Hamidiou Sall est président de la Fondation George Arthur Forrest, soutien de l’opération Move with Africa.

Pouvez-vous nous présenter les grands axes du projet de la Fondation George Arthur Forrest ?

Adossée à un groupe industriel opérant en Afrique depuis près d’un siècle, la Fondation George Arthur Forrest se propose d’apporter sa pierre à l’édifice du développement de l’Afrique. Elle veut contribuer au renforcement des capacités dans les pays en développement par une participation au financement de projets et de programmes de formation susceptibles de consolider une bonne gouvernance publique, sociale et économique.

La Fondation se positionne aussi comme une passerelle entre l’Europe et l’Afrique. Elle sait que l’Afrique n’est pas une entité hors du monde mais un continent qui peut et doit occuper une place importante dans le concert des nations. Elle souhaite donc développer des programmes fondés sur la reconnaissance de la multiculturalité en tant que valeur d’épanouissement et vecteur d’une vision universelle de l’Homme. C’est d’ailleurs pour cela, entre autres actions, que notre Fondation s’investit fortement dans la promotion de la culture et de l’art africain.

C’est bien pour cette raison qu’elle donne une place importante au financement de l’édition d’ouvrages en rapport avec ses objectifs et à leur promotion. Elle contribue aussi à la formation de jeunes Africains par l’octroi de bourses d’études et, dans la perspective de son nouveau programme triennal, elle accordera une place importante à une démarche de soutien visant l’égalité hommes-femmes. Mais la Fondation ne s’arrête pas là, elle veut également contribuer à la prévention et à la résolution des conflits. Car sans une stabilité et une paix durables, les fruits de ces actions ne sauraient devenir pérennes.

Comment et pourquoi un groupe industriel s’investit-il dans une telle démarche ?

On dit généralement qu’on ne répond pas à une question par une question, mais vous me permettrez, cette fois-ci, de tordre le cou à cet usage. Ma question, en réponse à la vôtre, sera : comment un groupe industriel soucieux de la rentabilité de ses investissements, une rentabilité qui passe par la production de richesses, et donc de développement humain, un développement qui, pour être durable, doit nécessairement passer par une justice sociale et par une répartition d’une partie de ses bénéfices, comment dis-je, un tel groupe industriel pourrait-il ne pas s’investir dans une telle démarche ?

Le Groupe Forrest International est certes une saga familiale mais aussi une certaine vision du monde, vision aujourd’hui portée par un homme profondément attaché à des idéaux qui lui donnent la conviction que les investissements stables et durables exigent des engagements qui vont au-delà des seuls critères économiques et financiers traditionnels. On voit donc que cette démarche et cette vision se reflètent parfaitement dans la personnalité de l’homme qui préside aux destinées de ce groupe.

La culture et l’enseignement comme piliers du développement d’un continent, n’est-ce pas un peu utopique ?

Sans prétention aucune, j’aimerais dire que je connais assez bien l’histoire de l’Europe pour savoir le rôle que la culture et l’enseignement ont joué dans son développement. Sans ces deux piliers, aujourd’hui, à Bruxelles, Paris, Londres, Berlin ou ailleurs, l’on vivrait dans les affres de l’ignorance et du chaos. Or c’est bien dans ces maux que gisent tous les dangers qui ont noms intolérance, extrémisme, terrorisme etc. J’ai la profonde conviction que c’est grâce à l’éducation que nous sortons des limbes pour atteindre, sinon la lumière, du moins la capacité de contribuer individuellement et collectivement à améliorer notre quotidien et celui des autres. Le terme « éduquer » vient d’ailleurs d’un terme latin qui signifie « sortir de ». Quant à la culture, elle nous permet de créer de nouvelles idées, de développer l’innovation, qu’elle soit scientifique, organisationnelle ou sociale; la culture est également ce qui nous donne toute notre humanité en nous rendant capable de nous enrichir mutuellement, de nous respecter, et finalement de construire notre vivre ensemble, si essentielle à notre survie en cette période d’un monde qui vacille par l’égoïsme et la folie de l’homme.

Tout comme les autres continents, l’Afrique, terre de culture, a besoin de renforcer les bases de l’éducation pour en faire un puissant levier de son émergence. C’est bien pour cette raison qu’en ce siècle mondialisé, il faut que la culture et l’éducation soient tissées tout autour du globe pour permettre aux zones actuellement les moins favorisées de se donner les outils de leur rayonnement. Le développement économique important pour la paix du monde. Ce développement et donc cette paix, pour qu’ils soient durables, ils devront, entre autres piliers, reposer sur ceux soutenus par l’éducation et la culture.

Concrètement, sur le terrain, qu’a réalisé la Fondation George Arthur Forrest ?

La Fondation est jeune, certes, mais, comme le dit le célèbre vers cornélien : « aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ». Nous avons encore du chemin à parcourir mais sur celui déjà parcouru s’inscrivent quelques belles actions qui nous ont fait soutenir beaucoup de beaux ouvrages destinés à la jeunesse de l’espace francophone comme le coffret sur les pères de la Négritude, l’ouvrage sur l’île de Gorée et beaucoup d’autres magnifiques ouvrages. Il y a aussi le soutien à de nombreux créateurs dans le domaine des arts plastiques, le soutien à l’initiative « Move to Africa » cette belle initiative de votre journal La Libre Belgique. J’ai également plaisir à mentionner notre contribution à l’émergence et au rayonnement du chanteur lyrique Serge Kakudji. Et comment ne pas mentionner aussi le soutien que la Fondation apporte à l’Ecole européenne de chirurgie laparoscopique du Professeur Guy-Bernard Cadière dans son intervention à l’hôpital Panzi avec le Docteur Denis Mukwege qui, comme vous le savez, fait un travail remarquable, aujourd’hui salué partout ? Voici quelques exemples parmi bien d’autres.

Quels sont les chantiers de demain ?

Il est aujourd’hui impératif de se battre pour une Afrique nouvelle car ce continent blessé a un rôle à jouer dans les décennies à venir au niveau mondial. Qui connaît l’histoire du monde sait que l’Afrique, depuis longtemps et pour longtemps, a apporté une contribution considérable à la marche du monde. Ce continent, longtemps délaissé, est encore aujourd’hui, comme il l’était hier, un vivier d’hommes et de femmes capables d’apporter leur savoir, leurs idées et leur pensée au monde. Pour cela, bien évidemment, il faut miser, nous l’avons dit, sur l’éducation et la culture.

Mais il va sans dire que pour son renouveau, l’Afrique doit d’abord se prendre en charge. Elle doit pousser nombre de ses dirigeants à plus de vertu par l’assainissement de leurs mœurs politiques. L’Afrique doit impérativement mettre en place un cadre d’investissent pleinement attractif et hautement sécurisé.  C’est ainsi et seulement ainsi qu’il pourra enfin émerger et,  avec son potentiel de ressources physiques et humaines, occuper sa vraie place dans le monde. La Fondation veut apporter sa contribution à cette marche en avant qui est l’affaire, certes des Africains, mais au-delà des seuls Africains, l’affaire de tous.

Sall, vous pouvez vous prévaloir d’un long et brillant parcours au Sénégal, en Afrique et sur la scène internationale. Comment mettre cette expérience au service de la Fondation George Arthur Forrest ?

Ce parcours que vous soulignez est le fruit d’une formation et d’une trajectoire le long de laquelle j’ai acquis un peu d’expérience que je voudrais mettre au service de la Fondation dont les objectifs cadrent parfaitement avec ce qui jusqu’ici m’a fait me mouvoir. Je vois en elle un merveilleux instrument qui me permettra de mettre des passerelles entre peuples, cultures et mémoires. J’habite une identité multiple dont je suis très fier et j’aimerais bien, avec mes ainés, et avec des générations plus jeunes, partager cette curiosité de l’Ailleurs et cette passion de l’Autre.

Avec cette expérience internationale, pouvez-vous épingler les maux qui freinent aujourd’hui le développement du continent africain ?

Je l’ai évoqué dans l’une des questions précédentes : l’Afrique a des atouts qui ne donneront la pleine mesure de leur potentiel que si elle sait faire face à elle-même sans complaisance comme pour mieux évaluer ses forces et ses faiblesses. Elle est un continent qui a eu une traversée douloureuse de l’histoire. L’Afrique d’aujourd’hui porte encore les stigmates de ses contorsions historiques qui ont noms traite négrière, colonisation, soubresauts de la décolonisation etc. Nonobstant tout cela, elle est toujours debout et fait encore face à de multiples obstacles. Mais comme disait Marc-Aurèle dans ses Pensées : « l’obstacle est matière à action ». L’Afrique doit pousser ses leaders à mettre plus de vertu dans leur gouvernance, à respecter les chartes fondamentales que les peuples se sont octroyés et travailler inlassablement à se réformer positivement en mettant en place des cadres attractifs parce que respectueux du droit des affaires et de la sécurité juridique des investissements.

Selon vous que peuvent amener les rencontres que permet l’opération  «Move With Africa » ?

L’opération Move to Africa est l’archétype de ce que nous devons favoriser : la rencontre des jeunes d’horizons divers. Nos sociétés occidentales sont en proie à un fort risque de désagrégation et les attentats de Paris et de Copenhague en sont de terribles et effroyables avertissements. Le danger du repli sur soi et de l’ignorance de l’autre est une réalité qui risque de mettre à mal nos sociétés, mais également l’ensemble des pays du globe. Si nous ne voulons pas donner de chance à ce risque, alors nous devons nous centrer sur l’interculturalité : il faut semer cette graine chez les jeunes pour qu’ils grandissent en humanité, pour qu’ils aient le désir de vivre ensemble, tous ensemble, cette humanité.

Il est important d’encourager ce genre d’initiatives car elles ne sont pas destinées qu’aux jeunes qui participeront à ces échanges, elles sont également un très puissant média pour les gens qui en entendent parler et qui, au début, n’en comprennent pas vraiment l’intérêt, qui pensent qu’il s’agit d’aller creuser un puits en Afrique pour aider les soi-disant « sous-développés » en bon « néo colonisateurs », ou qu’il est question d’aller donner du savoir à ces « Africains qui n’ont rien ». Puis un jour, ces gens comprennent que les jeunes Européens qui ont fait ces voyages reviennent plus riches qu’ils n’étaient partis et qu’ils ont appris des tas de choses là-bas. Alors ces gens se diront finalement qu’il y a peut-être autre chose que des safaris et des bidonvilles en Afrique, ils se diront qu’il y a peut-être autre chose que la malnutrition et le Sida en Afrique : ils se diront qu’il y’a peut-être des hommes et des femmes d’une valeur inestimable en Afrique.

Quant aux jeunes qui participeront à cette opération, c’est la découverte d’une partie de l’humanité qui sera le plus grand cadeau. A travers ces échanges, ils apprendront à vivre « au fil de l’autre » et comprendront toute la richesse que l’autre peut leur apporter, toute cette richesse qui ne se compte pas en euros ou en dollars mais en sourires, en savoirs, en paroles.

La Fondation George Arthur Forrest veut donner aux jeunes la chance de pouvoir se comprendre entre eux, car en apprenant des autres, c’est d’eux-mêmes qu’ils apprendront. Voilà pourquoi elle soutien ce très beau projet.

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