Algérie : La contestation kabyle au pied du mur

Algérie : La contestation kabyle au pied du mur

Arezki AÏT-LARBI, envoyé spécial à Tizi-Ouzou

« Pouvoir assassin ! Kabylie indépendante ! » La manifestation organisée, hier à Tizi-Ouzou, par le MAK (Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie) n’a pas drainé les grandes foules. Malgré la hargne d’un millier de jeunes militants contre « le pouvoir colonial algérien », l’élan des dernières années semble brisé. En cause, une crise interne qui a abouti à une scission dans le mouvement indépendantiste. « La ligne politique n’est pas clair. Le manque de démocratie interne, le choc des egos et les manipulations des agents infiltrés ont fait le reste pour cultiver les désillusions » révèle un cadre dissident.

Pour réduire la Kabylie, en rébellion permanente contre le pouvoir central, le président Bouteflika avait plusieurs fers au feu. Dès son arrivée au pouvoir en 1999, il avait annoncé la couleur :  » votre revendication est une baudruche que je vais dégonfler. Le berbère ne sera jamais langue officielle ! » Après la sanglante répression du printemps 2001 qui avait fait 128 morts et des centaines de blessés, il a fini par introduire la langue berbère dans la constitution, en renvoyant aux calendes grecques la traduction concrète de ce nouveau statut. Au-delà des effets d’annonce, son objectif reste inchangé : jouer la montre, en attendant la « normalisation » de la région rebelle par l’arabisation à outrance et une réislamisation agressive.

 » Hérésie païenne « 

En attendant, le bras de fer continue. En décembre dernier, de nouvelles manifestations d’étudiants et de lycéens ont enflammé la région rebelle, suite au refus de l’Assemblée nationale de voter un budget pour l’enseignement de la langue berbère. Devant l’ampleur du mouvement, le gouvernement joue l’apaisement. Idir, la star de la chanson kabyle exclu de scène depuis près de 40 ans, a eu droit à un concert grandiose en présence de plusieurs ministres. Dans la foulée, le président Bouteflika a annoncé la création d’une académie berbère pour « normaliser » les différentes variantes régionales dans une même langue. Le 1er Yennayer 2968, jour de l’an du calendrier berbère qui correspond au 12 janvier, est décrété férié au même titre que les autres fêtes nationales et religieuses. C’est donc dans une ferveur particulière que les Algériens ont célébré la victoire du roi berbère Chachnaq (Shechonq) sur Ramsès III en 950 avant JC, avant d’occuper son trône comme 22e pharaon d’Egypte.

Entourées d’un tapage médiatique sans précédent, les festivités officielles, mélange de folklore et de salon culinaire, sont dédiées à la gloire du président Bouteflika, « rassembleur de la nation ». Exclue comme « une création coloniale », la culture berbère est revendiquée comme « identité de tous les Algériens ». Le ministère de l’Intérieur a même publié, mardi, un communiqué en langue berbère ; son collègue des Affaires religieuses a instruit les imams de consacrer le prêche de la grande prière du vendredi à Yennayer, obligeant ainsi ceux qui condamnaient cette fête « comme une hérésie païenne », à avaler leur turban.

Changer de logiciel

Pour nombre de militants kabyles, cette brusque sollicitude des autorités est suspecte. Sur fond de luttes d’influence dans le sérail pour la succession du président Bouteflika, le pays profond est en ébullition. Avec la hausse des prix et l’inflation qui ont agressé le pouvoir d’achat des ménages, la contestation menace d’embraser tout le pays. C’est sans doute pour neutraliser la Kabylie, qui risque de jouer le catalyseur d’un Grand soir que le pouvoir a laché du lest aux activistes de la région rebelle. Des mesures de pure forme, mais qui ont le mérite de décrisper l’atmosphère. « Au-delà des effets d’annonce et des concessions cosmétiques, l’objectif à long terme du pouvoir reste inchangé : diluer les spécificités culturelles et linguistiques des Kabyles dans une Algérie arabe uniforme, sous la bannière de l’islam » analyse un universitaire.

Face à cette tactique d’un pouvoir rompu aux manœuvres, les activistes kabyles sont appelés à jouer sur la corde raide et à changer de logiciel. Après avoir résisté à la répression avec courage, réussiront-ils à s’adapter aux règles d’un jeu qui s’annonce serré ?

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