RDC : Bras de fer entre l’Eglise et le régime Kabila

RDC : Bras de fer entre l’Eglise et le régime Kabila

Analyse par Marie-France Cros

C’est un bras de fer qui semble engagé, depuis la sanglante répression de la marche pacifique des chrétiens du 31 décembre dernier, entre le régime du président Joseph Kabila, hors mandat depuis décembre 2016, et la puissante Eglise catholique, soutenue par le Vatican. « Le Pape, combien de divisions? », avait répondu Staline, en 1935, au Français Pierre Laval, alors sénateur, qui lui demandait de respecter la liberté de religion en URSS. Le régime de Kinshasa serait bien inspiré de ne pas faire preuve de la même courte vue: le Pape est toujours là, l’URSS a disparu, notamment en raison des coups de boutoir de Jean Paul II.

Le 5 janvier, le gouvernement Tshibala a dénoncé les “propos injurieux” du cardinal Laurent Monsengwo, 78 ans, archevêque de Kinshasa, “à l’endroit des dirigeants du pays ainsi que des forces de l’ordre”. Le cardinal venait de qualifier de “barbarie” la sanglante dispersion de la marche des chrétiens, qui réclamaient pacifiquement l’application de l’Accord de la St-Sylvestre 2016 balisant le chemin vers des élections consensuelles, accord que le régime bafoue. Alors que le gouvernement s’obstine à assurer qu’il n’y a pas eu de morts « en lien avec les manifestations du 31 décembre », leur répression a fait « au moins 5 morts » – “dont un fidèle” -, de nombreux blessés, une centaine d’arrestations, 134 paroisses encerclées par des militaires ou policiers, dont dix visées par des tirs de gaz lacrymogènes, deux messes empêchées et cinq interrompues par les corps armés, selon la nonciature apostolique.

Le soutien du Vatican

Car le Vatican soutient le droit des fidèles congolais à manifester pour le respect de la Constitution et pour des élections régulières, au nom de la Doctrine sociale de l’Eglise, issue du Concile Vatican II (1962-1965).  L’Eglise congolaise occupe une place particulière aux yeux du Vatican pour plusieurs raisons. D’abord, elle est la plus grande d’Afrique, avec quelque 40 millions de fidèles, et Mgr Monsengwo, un érudit d’intelligence brillante, représente le continent dans le collège de 9 cardinaux nommés par le pape François pour proposer une réforme de la Curie. Mais sa valeur est loin de se limiter au nombre, car elle fait preuve d’une créativité exceptionnelle.

Ainsi, en 1977, sous la direction du cardinal Malula, a-t-elle créé l’institution des Bakambi, ministres laïcs chrétiens responsables de paroisse, dont ils assurent l’administration et l’organisation des activités pastorales, conformément à la recommandation de Vatican II de “faire surgir des Eglises où se vit la communion« .

En 1988, le Vatican reconnaît la messe de rite zaïrois – avec tam-tam, danse, culte des ancêtres, mise en valeur de la tradition orale, eau bénite et encens – qui mêle “fidélité à la foi et à la tradition apostolique, fidélité à la nature intime de la liturgie catholique elle-même, fidélité au génie religieux et au patrimoine culturel africain et zaïrois ». Cette « inculturation » est vue alors comme un chemin de libération et, aujourd’hui, comme un rempart partiel contre la poussée des sectes protestantes.

La rupture Eglise-Etat

Héritière d’une Eglise coloniale puissante, celle du Congo a, dès l’indépendance, été engagée dans les questions de société et a travaillé à la formation accélérée d’élites après la rupture avec Bruxelles, tandis que des prêtres conseillaient certains dirigeants politiques.

En 1965, le cardinal Joseph Malula avait donné l’appui de l’Eglise au président Mobutu, qui venait de prendre le pouvoir, pour avoir « rétabli la paix dans un pays déchiré ».  Mais, oeuvrant dans la santé, l’éducation et le développement, l’Eglise s’aperçoit vite de l’importance de la démocratisation. Dès 1966, Mgr Malula faisait l’éloge du partage des richesses avant de se prononcer, en 1969, pour une justice redistributive envers les travailleurs – ce qui provoqua la colère du dictateur.

En 1971, Mgr Malula s’oppose à l’introduction de cellules de la jeunesse du parti mobutiste MPR dans les séminaires et écoles catholiques; Mobutu nationalise alors les établissements d’enseignement confessionnels, abolit les fêtes religieuses et les prénoms chrétiens et lance une campagne contre l’Eglise. En 1972, le cardinal Malula s’exile à Louvain, ce qui n’empêche pas l’Eglise de demeurer ferme dans ses exigences de démocratisation dans les decennies suivantes.

La Conférence nationale souveraine

En mars 1990, un Memorandum des évêques, qui condamne « la concentration du pouvoir à outrance » et la corruption des dirigeants, est considéré comme essentiel dans l’avènement du multipartisme et l’ouverture de la Conférence nationale, qui doit en jeter les bases. Quand le régime mobutiste ferme ce forum, parce qu’il est trop critique, des comités de laïcs chrétiens, tels le groupe Amos, organisent la « Marche des chrétiens » pour sa réouverture; l’indignation internationale devant la répression sanglante des marcheurs pacifiques (13, 35 ou une centaine de morts, selon les sources) oblige Mobutu à rouvrir la Conférence nationale. Elle sera désormais « souveraine » et désignera Mgr Laurent Monsengwo à sa tête, puis à la présidence du parlement qui en sortira.

Près d’un an après la fermeture de la Conférence nationale souveraine, alors que le régime renâcle pour appliquer ses décisions, les évêques publient un autre Memorandum, soulignant la responsabilité de Mobutu dans la « situation catastrophique du pays » et déplorant « l’assassinat de l’Etat » dû au refus des politiques d’accepter le changement.

La seule institution encore debout

Car durant ces années-là, et encore sous le règne de Kabila père (1997-2001), l’Eglise est, de fait, la seule institution encore debout et le pays lui doit largement de ne pas avoir sombré dans le chaos. C’est elle qui soigne, c’est elle qui fait barrage à un désespoir destructeur, c’est elle qui organise des achats groupés qui sauvent les Congolais de la faim, c’est elle qui entretient jusqu’à la possibilité de commercer en jouant le rôle de banque alors que celles-ci ne fonctionnent plus: l’insécurité entravant les déplacements, un commerçant de Matadi pouvait déposer de l’argent auprès de l’Eglise dans sa ville et se rendre à Kinshasa, où il retirait une somme équivalente auprès d’un religieux dûment prévenu.

Sous les Kabila père et fils, l’Eglise continue à dénoncer « la misère du peuple (…) à son comble » (cardinal Etsou, 2001) ou les familles politiques « qui se partagent le gâteau du pouvoir » (Conférence épiscopale, 2004); invite à « un vote massif » aux premières élections démocratiques (Etsou, juillet 2006); fustige de « graves irrégularités qui remettent en question la crédibilité des résultats publiés » lors des élections de fin 2011 (les évêques, janvier 2012); s’oppose au projet de la majorité présidentielle de supprimer le suffrage direct pour une série d’élections (les évêques, 2014) ou à la modification de l’article 220 de la Constitution qui verrouille le suffrage universel, le nombre de mandats présidentiels et l’indépendance du pouvoir judiciaire (les évêques, 2014).

Bref, la promotion de la justice sociale et la défense des droits civils et politiques des citoyens – qui « fait intégralement partie de la Doctrine sociale de l’Eglise », vient de rappeler le nonce apostolique – est loin d’être une nouveauté au Congo.

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