Liberia: le second président du Liberia issu des autochtones

Liberia: le second président du Liberia issu des autochtones

 Analyse par Marie-France Cros
 
“Mon amour pour le pays est plus profond que mon désir d’être Président. C’est pourquoi, il y a peu, j’ai appelé George Weah pour le féliciter en tant que vainqueur du scrutin présidentiel”, a déclaré vendredi son rival Joseph Boakai, vice-Président sortant, qui a perdu le second tour du scrutin par 38,5% des voix contre 61,5% à l’ex-star internationale du foot, qui fut attaquant de l’AC-Milan, de Chelsea et de Manchester City et l’unique Ballon d’or africain.

 
Si la majorité des commentateurs retiennent “la fierté” du monde du foot de voir un des siens accéder aux plus hautes fonctions, il faut surtout souligner la double revanche que la victoire de Weah, 51 ans,  représente pour la majorité des Libériens.
 
Comme la grande majorité d’entre eux, il est en effet issu d’une famille pauvre – il a grandi dans un bidonville – et ne l’a pas oublié durant ses années de gloire, multipliant les gestes charitables envers les plus faibles, en Europe comme dans son Liberia natal.
 
Une colonie des Etats-Unis
 
Il est en outre le second chef de l’Etat – sur les 25 qui ont dirigé le Liberia depuis son indépendance en 1847 – à être issu de la population autochtone, contre 23 issus de l’aristocratie ultra minoritaire libero-américaine.
 
Le Liberia a en effet été créé en 1822 par des colons venus des Etats-Unis; il s’agissait d’esclaves affranchis, pour lesquels une société philanthropique américaine avait acheté aux autochtones une bande de territoire de 200  km sur 100, le long de la côte ouest-africaine. Le président James Monroe (1817-1825), dont le nom sera donné à la capitale de la colonie en 1825, Monrovia, encourageait l’idée parce que l’establishment de Nouvelle Angleterre craignait que les noirs y deviennent trop nombreux. Le président américain avait apporté l’appui de son gouvernement aux colons noirs  dans leurs luttes contre les autochtones africains en vue d’accroître leur territoire.
 
Ce n’est qu’en 1962 que les deux millions de “natives” accèderont au droit de vote, réservé jusque-là aux 45 000 Americano-Liberiens, qui continueront à confisquer le pouvoir. Nombre d’entre eux ont les deux passeports.
 
Le premier Président issu des “natives” fut  le sergent Samuel Doe, qui avait assassiné en 1980 le président Tolbert, alors que le Liberia était en pleine crise économique. Il sera renversé à son tour, dix ans plus tard, par les rebelles Charles Taylor – qui a déclenché la guerre civile en 1989 – et Prince Johnson; ce dernier tuera Doe après l’avoir torturé et fait filmer le supplice.
 
Pas de poursuites
 
L’épisode Doe est un malheureux précédent que Weah aura à coeur de faire oublier,  même si les blessures de la guerre civile sont loin d’être pansées au Liberia. Les responsables des crimes de guerre et contre l’humanité n’y ont en effet pas été poursuivis (l’ex-président de 1997 à 2003, Charles Taylor, a été condamné à 50 ans de prison en 2012, mais pour ses méfaits au Sierra Leone voisin) et le poids du sang versé (plus de 150 000 morts, 26 000 viols, d’innombrables mutilations et cruautés à peine dicibles) est si lourd que personne n’aborde la question, même en campagne électorale.
 
Officiellement, c’est en raison de ses convictions en faveur de “l’égalité des genres” et parce que Jewel Howard Taylor – ex-femme de Charles Taylor – “travaille dur” que Weah l’a choisie comme colistière. Concrètement,  Mme Taylor (qui garde ce nom malgré son divorce), 55 ans, sa “collègue du Sénat”, lui a apporté les voix de sa circonscription populeuse du comté de Bong, fief de Charles Taylor.
 
Sirleaf-Johnson avait financé Taylor
 
Une alliance empoisonnée? L’avenir le dira. Ce qui est sûr, c’est que Weah n’est pas le seul à fréquenter les Taylor.
 
La Présidente sortante, Ellen Sirleaf-Johnson, 79 ans, qui fut ministre de Tolbert, avait elle-même appuyé Charles Taylor et a dû reconnaître qu’elle lui avait versé 10 000 dollars pour renverser Samuel Doe, le Président  autochtone. Ex-cadre de la Banque mondiale et de la Citibank aux Etats-Unis, première femme élue chef d’Etat en Afrique (2005) et prix Nobel de la Paix (2011),   la Présidente sortante – qui ne pouvait plus se représenter  après deux mandats –  est elle-même issue de l’aristocratie americano-libérienne, comme Charles Taylor.
 
Le nouveau chef de l’Etat libérien a également reçu l’appui, pour le second tour, de Prince Johnson, l’assassin de Doe, lui aussi sénateur aujourd’hui sans avoir eu à répondre de ses crimes.
 
George Weah aura-t-il les reins assez solides pour tenir en laisse les loups dont il n’a pas partagé les carnages?

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