Humour, débrouille et mathématiques congolaises, le credo de David-Minor Ilunga

Humour, débrouille et mathématiques congolaises, le credo de David-Minor Ilunga

Comédien et auteur de théâtre, David-Minor Ilunga est à l’affiche du Théâtre de Poche, à Bruxelles, avec sa pièce « Délestage » jusqu’au 23 décembre. Auréolé d’un prix de mathématique et de physique, rien ne le prédisposait à monter sur les planches où il rend hommage à l’humour et à la philosophie congolaise.

Entretien Karin Tshidimba

Malgré sa voix grave et posée, sa silhouette effilée et son visage de jeune premier, David-Minor Ilunga ne se destinait pas à la scène. Bardé d’un prix en mathématique et d’un autre en physique, les études d’économie lui tendaient les bras mais le théâtre s’est imposé sur sa route via un de ses professeurs de lycée.

J’ai été élevé au milieu des films et des livres

«En 4e secondaire, mon professeur du Collège Frère Alingba m’a forcé à jouer une saynète pour la fête de l’école et, l’année d’après, il est venu me proposer un rôle plus important. La réputation du théâtre n’était pas si bonne à l’époque : on était loin de Tshitenge N’Sana et du théâtre de chez nous. La qualité laissait à désirer, donc je n’étais pas très enthousiaste, mais il m’a obligé à le faire. Ce professeur était très influent car il était attaché culturel du collège, j’ai cédé. On est allé dans un festival scolaire avec la pièce «Les coupables» et j’ai obtenu le prix de l’interprétation masculine.»

Preuve qu’il avait cela en lui, visiblement…
«Je m’imaginais acteur quand j’étais petit, reconnaît-il songeur, mais en grandissant cela s’était enfoui dans mon subconscient. Depuis tout petit, j’ai été élevé au milieu des livres et des films, mon père aimait cela, il m’emmenait souvent à la bibliothèque. Pourtant, à l’époque, ce n’était pas évident à Kinshasa. Mon père a plus acheté de livres que de terrains, au contraire de ses collègues mouvanciers de l’époque Mobutu. Je suis un peu sa « créature » : j’ai attrapé son virus. Jusqu’à aujourd’hui, il continue d’essayer de me convaincre que je me suis trompé de voie même s’il insiste un peu moins. Mais la situation des artistes, particulièrement au Congo a de quoi inquiéter… Cette débrouille dont je parle dans la pièce est propre aux Congolais mais aussi aux artistes à travers le monde, car le secteur de l’art connaît la même précarité partout dans le monde», tempère-t-il.

Avec l’écriture, j’ai pu donner chair à mes mots

Après ce fameux prix gagné en festival, David-Minor Ilunga a été découvert par la compagnie de théâtre « Les Béjarts » à Kinshasa. Ensuite, il a rencontré le Tarmac des auteurs, autre théâtre kinois bien connu, en 2007. «C’est là que j’ai suivi mes premiers ateliers d’écriture avec Israël Tshipamba, ça m’a donné un bon élan et cela a bien complété mon expérience de comédien.»

«Depuis que je suis petit, je me raconte des histoires dans ma tête. Je rejouais les films que j’avais aimés mais je n’avais pas encore les outils pour écrire. Le Tarmac m’a donné les outils pour donner un corps à mes mots, j’avais l’esprit mais je n’avais pas la charpente, j’ai pu donner une chair à mes idées. Lorsque j’ai choisi de délaisser mes études d’économie pour le théâtre, le choix a été difficile et mes parents n’étaient pas forcément d’accord. Au début, j’ai essayé de mener les deux de front mais je n’aimais pas la façon dont l’économie me formatait tandis que le théâtre me laissait ma part de liberté et de critique.»

David-Minor Ilunga dit avoir «essayé de résister à l’appel du théâtre. Un temps, j’ai donné raison à mon père et j’ai même brûlé les textes que j’avais écrits. En 2010, Israël Tshipamba est revenu me chercher, il m’a dit qu’il ne fallait pas que je gâche mon talent. C’est à ce moment-là qu’on a réalisé le recueil de textes : Théâtre congolais contemporain avec ma pièce « Einsteinette ». Cette pièce, c’est mon cri de retour au théâtre. L’idée de cette publication réalisée par Africalia est de promouvoir des écritures contemporaines, avec notre langue à nous afin de ne pas toujours monter des auteurs classiques et européens que l’on tropicalise.»

«Mon père me voyait professeur d’université et avait de nombreuses attentes vis-à-vis de moi. Finalement, il n’avait pas tort car aujourd’hui, au Tarmac des Auteurs, j’enseigne : je m’occupe de l’atelier d’écriture. L’écriture est comme une rencontre, je n’aime pas trop savoir à quoi m’attendre quand j’écris une pièce si non cela me coupe le plaisir d’écrire. Je vais à la rencontre de mes personnages comme je vais à la rencontre d’une vraie personne.»

Pour sa pièce « Délestage« , David-Minor Ilunga s’est basé sur des personnes rencontrées, «sur les quelques séjours que j’ai faits en Belgique et les histoires découvertes à travers ma rencontre avec Roland (Mahauden, ex-directeur du Poche et metteur en scène de la pièce, NdlR). A la fin d’une rencontre, chacun repart avec un petit bout de l’autre. Tout m’influence : les histoires que l’on m’a racontées, d’autres que j’ai vécues, des choses que j’ai vues en rue ou à la télévision. L’idée était de développer un projet qui parlerait autant au public belge que congolais. Ce sont des situations qui ont servi de déclencheur. Ensuite, j’ai laissé mon imagination m’entraîner. C’est le cas de l’histoire de Nadège que je raconte pendant la pièce ou du supporter belge qui crie : vivent les colonies… Tout cela m’a inspiré. Je crée de la fiction en partant de choses très vraies. »

La culture est notre meilleure arme pour ne pas prendre les armes

«J’essaie de réfléchir sur l’humour congolais depuis quelque temps déjà. Face aux tourments vécus par le pays, la culture est notre meilleure arme pour ne pas prendre les armes. La mort est un état civil dont on doit se moquer en permanence en RDC. Il ne nous reste souvent que la force de l’ironie, mais c’est aussi une démarche de résistance qui me ressemble. Prendre la vie avec philosophie et ne pas trop se plaindre, c’est l’attitude des Congolais.»

En mars, David-Minor Ilunga sera à Paris (du 14 au 16 mars au Tarmac – Scène internationale francophone) avec sa pièce « Délestage » mais il sera aussi en résidence à Limoges dès février dans le cadre d’un partenariat avec Les Récréatrales de Ouagadougou.

«Je veux aussi prendre le temps de digérer les expériences que j’ai vécues récemment lors des « Ateliers de la pensée » de Felwine Sarr et Achille Mbembe, à Dakar. Avec des amis rwandais, nous avons eu l’occasion d’y jouer la pièce «You call it love» de Carole Karemera. Je ne me presse pas car sûrement, il y aura des expériences et des réflexions qui sortiront de tout cela.»

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